Battleship

Après les catastrophiques Transformers d’un Michael Bay toujours représentant de luxe des firmes produisant les aspirines, voici la nouvelle production de la firme Hasbro qui commence, petit à petit, à se faire un nom dans le cinéma. La société de jouets n’a d’ailleurs aucun scrupule pour lancer son film au regard du pitch de Battleship qui n’est rien d’autre que l’adaptation de La Bataille navale, un jeu d’une telle simplicité qu’on se demande encore comment des décideurs ont pu initier un projet pareil.

De toute façon, le scénario ne fait pas beaucoup d’effort en apparence. Hop, des méchants extra-terrestres arrivent sur Terre, ils rencontrent la Marine US en exercice dans l’océan Pacifique, une rencontre détonante se produit fatalement et hop, larguez les amarres pour faire péter tout ce qui passe. C’est l’enjeu premier film et cela tombe bien, le spectaculaire est à l’ordre du jour. Les explosions sont nombreuses, les effets spéciaux assez impressionnants et certains plans sont plutôt bien sentis, même si parfois trop démonstratifs dans cette volonté d’éclater les rétines. De plus, au-delà de cette forme techniquement au point et adéquate au projet sans neurones du film, Battleship n’oublie pas de se lancer dans des tirades humanistes, patriotiques et morales au cœur d’un récit et de personnages archétypaux. La convocation d’un monde uni et « all together » est présente comme à son habitude, tout comme les grilles de lecture typiques des héros. Pour ne citer que les plus célèbres, nous retrouvons le jeune homme meurtri qui va se réaliser, le trauma familial qui va le pousser à aller aux bouts de ses limites, le beau-père réfractaire de la bombe anatomique, et accessoirement copine dudit jeune homme, qui va hésiter avant de donner son aval pour le mariage. Enfin, l’action se passe à Hawaï. Pearl Harbor est directement citée et vient mettre en exergue un lieu de défaite où les Etats-Unis doivent prendre leur revanche afin d’assurer leur supériorité militaire (« on va tous les battre ») et morale (« on sait se relever d’une défaite »). L’honneur est sauf, la patrie est sauvée et la morale est conservée. L’Amérique peut dormir sur les deux oreilles de sa bonne conscience. Quand en plus, le réalisateur arrive à nous caler une certaine réécriture de l’Histoire récente (prises de vue télévisuelles réelles retravaillées de Barack Obama qui parle de la catastrophe) et une apogée de l’Empire américain donnant des ordres à qui veut bien l’entendre (Obama qui s’adresse, en fait, au monde entier), on se dit qu’on est tout proche de la crétinerie cosmique et abyssale traditionnelle du film à gros budget.

Mais Peter Berg est un malin. S’il arrive à remplir le cahier des charges du blockbuster, il n’oublie pas de se soucier de la bonne santé de la tête du spectateur et efface par la même occasion les travers de Michael Bay. Il ne faut pas voir une volonté de critiquer gratuitement ce dernier. Néanmoins, la référence apparaît essentielle tant il est le maître du blockbuster assourdissant et le fils légitime d’Hasbro. Cela s’articule autour de deux axes principaux. Le montage de Berg est d’abord beaucoup plus lisible, ce qui est l’insulte suprême faite au réalisateur des Transformers et des Bad Boys. De plus, Battleship se fait peut-être un peu plus honnête quant à son rapport au monde. Au travers de petits détails, l’internationalité du film est réellement en action. Ainsi, nous retrouvons quelques présentateurs TV parlant leur langue d’origine, quelques drapeaux autres que la Bannière étoilée, un pilote australien (on remarque le fannion sur son casque) qui lâche un missile crucial et c’est une union américano-japonaise qui sauve le monde. Ici, c’est une insulte vers le réalisateur d’Armageddon qui est lancée. Ces deux éléments sauvent peu à peu Battleship de la stupidité mais ce n’est rien comparé à ce qui suit.

Battleship a, en fait, ce petit quelque chose en plus qui le fait dépasser du statut de film à gros budget crétin. C’est l’ironie, généralement distillée par petites touches, pour donner un caractère subtile. Il y a d’abord l’affligeante nullité de certains aspects du film qui sont trop gros pour sonner vraies. On pense ici à la performance éblouissante de Rihanna qui en fait des caisses dans le registre de la femme macho, physique et virile. Et si Peter Berg démontait en fait la course à la célébrité à tout prix d’un casting au détriment de sa validité artistique ? Il y a des déficits d’écriture si flagrants qu’il est impossible de ne pas les avoir remarquer lors du montage final. Nous pouvons prendre à titre d’exemple l’arrivée des papys de la Marine lors de la prise de l’USS Missouri qui se retrouvent tous dans une position iconique de manière totalement incongrue. Il faut voir également la relation entre le héros et sa dulcinée partant d’un postulat hautement ridicule et expédiée à grands renforts d’ellipses. N’oublions pas non plus l’arrivée de la séquence de fin, littéralement posée comme un cheveu dans la soupe, comme pour faire plaisir connement au spectateur et satisfaire ses pulsions de happy end et sa soif de morale triomphante. Cette victoire, d’ailleurs, arrive presque par hasard. Le spectateur se rend bien compte que le personnage principal ne comprend pas ses propres actions car étant dans une logique purement binaire quand ce n’est pas un autre protagoniste qui roule un peu trop facilement des mécaniques. Le héros américain, en sa position de figure, passe, ici, clairement pour un imbécile trop sûr de lui. Et puis, il y a le meilleur pour la fin. Comment écrire un scénario sur la base du jeu ? La réponse est simple : on s’en fout ! Tout juste a-t-on le droit à une courte séquence reprenant la grille du plateau en plein milieu du film. Elle donne au film un grand moment purement gonzo tant elle arrive abruptement et est expédiée de la même manière mais en plus définitif : l’un des personnages cite carrément le jeu et son expression la plus célèbre après un coup bien porté, et avec le sourire en prime. Comme si cela ne suffisait pas, le cinéaste enrobe le tout d’une musique sous le regard de Rick Rubin (génial producteur et boss d’American Recordings) et sous l’impulsion de Tom Morello (guitariste de RATM et Audioslave), tous deux maîtres étalons du refus de concession, faisant de Battleship un objet presque subversif.  Tous ces éléments font finalement du film un énorme foutage de gueule sur le statut du blockbuster où les formes les plus marquantes de ce type de métrage sont pris à la dérision. Mais Battleship peut se faire plus profond au moment où il apparaît comme un film de son réalisateur. Peter Berg ne joue pas le rôle d’un vulgaire yes man, artisan sans âme à la botte d’Hollywood. Cette identité passe par une donnée sur le handicap qu’il arrive à intégrer. Bien entendu, la chose n’est pas réellement approfondie, mais à la lecture de l’un des enjeux primordiaux de la fabuleuse série Friday Night Lights, initiée par Peter Berg lui-même, sa seule présence suffit à faire de Battleship une œuvre bien plus personnelle qu’il n’y parait et pose par la même occasion un gros « Fuck Off » aux pontes de Hasbro, sans doute inconscients de la démarche du cinéaste. Grâce à toutes ces données, le spectateur se retrouve devant un objet franchement plaisant.

Derrière son apparence de film à gros budget marqué par la bêtise environnante, Battleship se découvre une véritable personnalité. Il faut rendre grâce à Peter Berg pour avoir fait du métrage un objet non seulement intéressant mais surtout jouissif grâce à ces côtés ambivalents. Si, dans le futur, de tels réalisateurs arrivent à prendre les commandes de ce type de projets, on est en droit de ressentir, alors, une pointe d’excitation sur les adaptations de Cluedo, Où est Charly ? et autre Monopoly.

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