A Dangerous Method

Certains diront que David Cronenberg, le vrai, le seul, l’unique, est mort et enterré. Et même si le public et la critique avaient célébré A History Of Violence, ce métrage paraissait davantage un chant du cygne qu’un renouvellement en profondeur. Que faut-il attendre, alors, de cette Dangerous Method, dont les premières images se laissaient aller aux limites de l’ennui ? Et qui, il faut bien le dire, excitait la fibre d’un spectateur poli et respectueux à défaut d’être dorénavant transcendé par les nouveaux projets du cinéaste canadien.

La réponse est claire. David Cronenberg est toujours présent dans le paysage d’une cinématographie de qualité. Et la première chose à retenir, c’est bien la parfaite maîtrise formelle dont fait preuve Cronenberg. Les cadres sont rigoureux et le découpage précis. Ces deux démarches, peut-être didactiques mais intrinsèquement liées l’une à l’autre, n’ouvrent pas sur un champ des possibles infini. Bien au contraire, toute l’action se passe dans le champ car ce sont bien les dialogues qui dictent la réalisation en étant la cause de tel parti pris. Le spectateur se retrouve alors au cœur des problématiques des protagonistes sans pouvoir y échapper par une prise d’un hors champ convoquant un imaginaire qui détournerait de l’enjeu du métrage. Expériences, recherches théoriques, tables rondes, conversations qui sont les actions du film font preuve d’une documentation conséquente en amont. Par ce point, A Dangerous Method s’avère passionnant. Il est, pour cela, aidé par un casting à quatre têtes. Viggo Mortensen perpétue son rôle d’alter ego contemporain du cinéaste et Michael Fassbender taille, film après film, son chemin vers les routes de la gloire. Ils sont tous deux responsable d’un jeu d’une sobriété exemplaire, dénué d’empathie et à la limite de la froideur qui confirme la sécheresse de A Dangerous Method. Vincent Cassel venu faire une petite apparition amicale, donne une touche décontractée qui aère le métrage. Et puis, il y a Keira Knightley. Si un problème pouvait se poser au film, c’est bien celui-ci. Si elle peut démontrer une certaine forme de talent, essentiellement dans les films d’époque Angleterre victorienne, l’actrice peut également faire la potiche dans des grosses machines commerciales en tentant de faire exister un personnage insipide derrière un joli minois. Et le début va confirmer les doutes tant l’actrice cabotine dès la première scène d’envergure. Heureusement, David Cronenberg va se trouver être un directeur d’actrice remarquable en canalisant sa star féminine qui trouve, ici, son rôle le plus marquant. Certains parleront donc de classicisme, d’autres d’austérité. Mais aucun ne mettra en doute une mise en scène qui sert, et cerne, parfaitement son projet.

Car c’est bien le projet qui est le nerf du métrage, sa texture même et qui donne une véritable identité à la démarche de Cronenberg. La psychanalyse, donc. Freud et Jung en têtes de gondole. Des noms célèbres, étudiés, respectés. Mais A Dangerous Method est-il pour autant un biopic ? Pas forcément. Aucune indication sur leurs enfances, sur leurs études, sur la genèse de leurs intérêts pour les sciences ne sont pas représentées ou tout simplement évoquées. Et même si les cartons de fin rentrent dans une logique convenue, il faut, sans doute, moins y voir une volonté de ne pas perdre le spectateur que de pousser l’évolution du cinéaste à son paroxysme. On savait David Cronenberg dans une quête d’évolution depuis Spider et confirmée par A History Of Violence où il renouvelait ses principes de représentation : moins de conception de genre, moins de viscéralité. Cela veut-il dire qu’il a perdu ses thématiques traditionnelles ? Bien sûr que non. Si le corps humain et son devenir, ses excroissances, son métabolisme, étaient les préoccupations majeures de David Cronenberg, la nouvelle direction de sa filmographie n’oublie toujours pas de penser l’altérité. La seule différence est qu’elle est dorénavant mentale via le prisme de la dualité. La schizophrénie dans Spider, le refoulé dans A History Of Violence, la double identité dans Les Promesses de l’ombre sont autant de thématiques abordées. Ici, cette exploration se concrétise par la dualité entre les personnages, chacun illustrant une théorie sur un même thème. C’est un combat cérébral dont il est question et le cinéaste ne peut que s’intéresser à la puissance de telles machines hors normes. Mais A Dangerous Method va encore plus loin car le sujet même du film est au cœur de la démarche de David Cronenberg. Quoi de mieux, finalement, que de s’aventurer sur les territoires de la psychanalyse ? La discipline pousse dans les retranchements du cerveau humain, en explore des possibilités nouvelles et cachées, c’est un fait. Surtout, elle tend vers l’inconnu, le cerveau humain n’ayant pas encore révélé toutes ses possibilités. On comprend aisément la volonté du réalisateur de l’aborder car elle fait office de fantasme. De nouveaux territoires s’ouvrent à un cinéaste qui a fait le tour de la question corporelle mais pas de l’humain. Mais surtout, la psychanalyse couche sur écrit ses préceptes qui vont faire le film lui-même, et par extension donne une légitimité à la nouvelle direction cronenbergienne. A Dangerous Method n’a, ainsi, d’autre objectif que de venir théoriser cette nouvelle direction. Par cette démarche, le cinéaste s’approprie personnellement le projet biographique pour en extraire une réflexion sur son propre art.

Il est alors bien erroné de prendre A Dangerous Method comme une sortie de route de la part du cinéaste canadien. Mieux encore, par ce processus intense de réflexion, David Cronenberg offre au public un film ambitieux qui demande une concentration de tous les instants. On ne saurait que le remercier.

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