Blackthorn

Le western, que l’on croyait mort et enterré depuis les testaments funèbres de Clint Eastwood (l’incroyable Impitoyable) et de Kevin Costner, auteur sincère de Danse avec les loups (voire Open Range), est en voie de résurrection. James Mangold, Ed Harris et les frères Coen s’y sont essayé et voilà que maintenant même les productions étrangères s’y mettent. Cela procure un sentiment très plaisant de retour dans les années de gloire où le western australien, italien et français (soyons un peu taquin, avec Johnny Halliday) existaient. Blackthorn s’inscrit dans cette ligne, étant une production franco-hispano-bolivienne. Mais là où certains de ces films jouaient la carte de la parodie (le spaghetti) ou de la nullité (retour sur le film avec Johnny), Blackthorn se pose comme un film premier degré.

En bon connaisseur du genre, le réalisateur incorpore les figures essentielles du genre : paysages grandioses, sens de l’épopée et de la tragédie, gun-fights, poursuites, guet-apens, inscription des personnages, mouvements de caméra privilégiant l’horizontalité. Pas de surprise, nous sommes bien dans un western sérieux et cela fait du bien.

En nous narrant l’histoire d’un vieux Butch Cassidy, Blackthorn se pose comme la suite officieuse du Butch Cassidy And The Sundance Kid, le film magnifique de George Roy Hill avec Paul Newman et Robert Redford. En effet, rappelons-nous, dans le film des années 1970, nous y voyons la mort dans un final apocalyptique des deux personnages. Mais la représentation de la mort en elle-même n’était présente, George Roy Hill préférant terminer son film sur un arrêt sur image, procédé mortifère par excellence mais également vecteur de doutes sur la véritable perte du personnage. Blackthorn va s’engouffrer dans cette absence, dans ce manquement pour développer ses enjeux. Et ils sont nombreux.

On retrouve Butch Cassidy dans une Bolivie qu’il n’a pas quitté depuis le film de Roy Hill. La vieillesse, le réalisateur le sait, est une thématique du western crépusculaire et va s’y engouffrer à fond. La vieillesse des anciennes gloires de l’Ouest, la perte d’identité du héros qui ne sait plus quoi faire ni qui il est (le changement de nom, le personnage du shérif), les combats physiques et moraux entre le personnage principal et un jeune premier (Eduardo Norriega, parfait), la nostalgie d’un espace mythologique, l’arrivée de la modernité et le côté mélancolique de la forme (via la musique et le jeu de Sam Shepard) sont bien présents. Ils ressuscitent les fantômes des grands maîtres tels que Sam Peckinpah. Le spectateur est au cœur de l’existence de Butch Cassidy.

Mais surtout une chose est à retenir. Le genre du western, celui au premier degré, vise à parler de l’Amérique : soit à glorifier sa légende, soit à déconstruire la mythologie. Et l’espace en est le vecteur principal. Hors, ici, toute l’action se passe en Bolivie. L’aspect réflexif sur l’espace, et donc, par voie de conséquence dans l’essence même du western, pourrait paraître absent. Il n’en est rien. L’Amérique est énoncée. Mieux encore, on parle de San Fransisco, parangon de l’avancée de pionniers, ville située en Californie, à l’Ouest et dans une région qui à vécu la soif de l’or. Le pays brille par son absence, provoquant une véritable sensation mortuaire. Oui, Butch Cassidy veut y revenir mais non, cette entreprise est difficile. L’Amérique, autrefois terre d’accueil a bien du mal à faire rapatrier ses propres enfants tant elle n’en veut plus. Blackthorn, comme Butch Cassidy And The Sundance Kid ou La Horde sauvage, montre un espace américain tellement peu accueillant que les héros de l’Ouest doivent déménager pour retrouver une géographie encore vierge et mythologique. De la nostalgie ? Sûrement. Une volonté d’exister ? Clairement. Ils sont tellement perdus dans leur pays d’origine qu’ils doivent bien trouver un endroit pour vivre.

Mais le réalisateur est un malin car il va renverser le genre du western crépusculaire. Le scénario, à la base, est tiré d’une légende, celle que les deux hors-la-loi ne seraient pas morts durant l’assaut final. Hors, tout western crépusculaire se doit d’être basé sur une réalité. Le matériau de base pose déjà des contradictions. De plus, à la fin du métrage, la légende tend à être magnifiée tant dans les lignes de dialogues déclamées par les autres personnages que dans la situation finale et le plan qui conclut le film. Ce processus vise clairement à rendre la situation énigmatique, fantomatique et à faire imaginer le spectateur les possibilités futures du héros. Finalement, le réalisateur joue le jeu du célèbre adage de John Ford dans son Homme qui tua Liberty Valance : il vaut mieux imprimer la légende que la réalité. En ces termes, Blackthorn est un western classique.

Ce grand écart entre deux sous genres donne un cachet très intéressant. Et il montre surtout une chose : que le western crépusculaire, autrefois outil du réel est devenu légendaire, provoquant, par l’occasion, la mort, pure et simple, du western. Clint Eastwwod avec Impitoyable avait enterré le western comme entité de civilisation. Blackthorn se pose comme la fin du western comme entité théorique. Le film atteint donc un niveau cinématographique dont on ne saurait se priver. Attachant, iconoclaste, réflexif, Blackthorn est à ne pas louper.

Une note de fin : il ne faut pas croire que ce n’est pas parce que la production est étrangère que le film n’a pas le droit d’oser un discours sur un genre typiquement américain. L’acteur principal, magnifique Sam Shepard, vient apporter une caution sérieuse pour tous ceux qui douteraient de la légitimité de l’entreprise. Il est quand même le scénariste du Paris, Texas de Wim Wenders, film posant une réflexion sur le devenir de l’espace américain. On se doute bien qu’il a eu un regard sur le processus de Blackthorn.

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