Into The Wild

Cela commence par un plan en plongée. Une jeep roule avec difficulté dans la neige. Côté gauche du cadre. Elle s’arrête et laisse sortir un jeune homme qui s’en va. Côté droit du cadre. Voici la base du film, tant dans son déroulement narratif que dans ses enjeux cinématographiques. Parce que ce petit jeune, promis à une vie parfaite, a décidé de fuir la société pour aller vivre dans la nature. D’où cet intérêt de jouer avec le cadre.

Cette fuite de la civilisation vers la nature s’inscrit dans la dimension mythologique de l’Amérique. En effet, Alex (ou Chris) se met dans l’état d’esprit des pionniers qui s’en allaient découvrir cette Terre Promise, toujours plus à l’Ouest. Le héros s’embarque dans leurs sillons. Mais plus encore, il théorise son parcours via les lectures qu’il fait de Thoreau et de London, auteurs américains essentiels pour comprendre l’Amérique. Il veut vivre comme eux afin d’accomplir cette révolution spirituelle, spiritualité qu’il manque tant à ses compatriotes, où l’Homme ne pourrait se découvrir et se connaître pleinement qu’au contact avec la nature. D’ailleurs, le héros compte partir deux ans, deux ans, comme l’avait fait Thoreau lorsqu’il a quitté Concord pour aller vivre dans une cabane dans la forêt de Walden, entre 1845 et 1847. Sean Penn fait de son personnage principal un véritable héros transcendantaliste. Maîtrisant les situations dans lesquelles il s’embarque, voulant contrôler son destin, toujours dans l’action et dans le mouvement, Chris (ou Alex) est un pragmatique. Toujours plus loin, Alex quitte la ville, et d’ailleurs, lorsqu’il y retourne, il suffoque littéralement, dans une image de proximité, granuleuse, claustrophobe. Cela rappelle l’idéal des Pères Fondateurs de l’Amérique, et surtout Thomas Jefferson, qui voulaient que l’Amérique ne construise pas de ville et qu’elle laisse ses usines en Europe. Esprit de la Frontière, Transcendantalisme, Pragmatisme, Pères Fondateurs, Sean Penn revient aux bases de la philosophie américaine. Sa mise en scène le confirme tant Alex est au coeur du cadrage et de la nature.

Mais Sean Penn convoque cette dimension mythique pour mieux en sortir, pour l’analyser de l’extérieur. Et pour, finalement, déconstruire cette Amérique qu’il aime tant. Parce que le héros va à la découverte de soi et de son pays mais de quelle manière ? Par pur égoïsme. Il ne déroge pas au but qu’il s’est fixé, il ne prend pas le temps de réellement connaître les personnes qu’il croise sur son chemin. A chaque fois, ces amitiés se révèlent futiles car abusives. Il se sert des personnes pour mieux construire son projet individualiste. Et puis, ce jeune homme n’est qu’un adolescent qui apparaît totalement irresponsable lorsqu’il élude la question de ses parents. Et totalement pris aux pièges de ses idéaux, de ses rêves. Il veut suivre les auteurs qu’il admire tant mais il ne prend pas de recul par rapport à ce qu’il lit. Sean Penn nous le montre bien lorsque les écrits du héros s’inscrivent sur l’écran comme une contamination de l’écran, une maladie de l’image. Le héros s’en rend bien compte au crépuscule de son aventure, lorsque dans un ultime fantasme, il vient retrouver sa famille et dans une ultime réflexion, il pense au bonheur partagé qu’il n’a pas pu et pas su saisir. Il ne devient adulte qu’à sa mort. Triste constat de la part de Sean Penn, qui ne fustige pas son personnage, bien au contraire, il le filme souvent comme un héros des temps modernes, mais qui se rend compte de l’état d’esprit des fils de l’Amérique. Mais ce n’est pas de sa faute. Alors la faute à qui ? La faute aux aînés américains qui veulent poursuivre le fameux rêve mais qui passent à côté : le père qui travaille à la NASA pour mieux combattre les Russes et Spoutnik. D’ailleurs, J.F.K ne disait-il pas que la conquête de l’espace était la nouvelle Frontière ? La faute à une situation qui provoque la désagrégation de la famille qui ne retrouve l’unité que dans la douleur. La faute aux politiques, et notamment George Bush Sr, qui oublient leur propre pays, ses maux tout autant que sa mythologie. Les Etats-Unis sont laissés à l’abandon d’un point de vue matériel, social et identitaire. Ces hommes préfèrent, à la lumière de l’interventionnisme américain et du souhait de sauver les régimes malades pour rétablir une Démocratie, jouer les pionniers à l’étranger pour des questions géostratégiques et financières. Nous reconnaissons ici l’aversion de Sean Penn pour la famille Bush et sa politique hypocrite.

Cela finit par un plan en contre-plongée. Un avion passe dans le ciel. Sean Penn affirme, ici, son pessimisme. Parce que l’avion, symbole de la société qui avance coûte que coûte, contamine cette nature américaine qui se retrouve alors modernisée. L’Amérique a perdu son pari.

Mais malgré cette noirceur, Sean Penn nous réserve de véritables moments d’émotions. Les acteurs sont au meilleur de leurs formes, tous attachants, et viennent offrir une pluralité de sentiments. Et la musique, composée par un génial Eddie Vedder, nous transporte. Les paroles sont à la fois intimes et rebelles et le genre folk convoqué n’est pas sans rappeler la posture d’auteurs comme Neil Young, Bob Dylan, Kris Kristofferson, Bruce Springsteen voire Woody Guthrie. Ces artistes n’ont pas oublié que cette musique est liée de manière historique et mythologique à l’Amérique et qu’elle est le moyen le plus poétique pour faire passer la violence d’une situation, d’un acte ou d’un sentiment. L’envoûtement est alors total.

Avec Into the Wild, Sean Penn nous offre, tout simplement, le Easy Rider du 21ème siècle. Il est un chef d’oeuvre de réflexion sur l’Amérique et, peut-être, le film le plus important des temps de la dynastie Bush.

 

 

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