L’Ordre et la morale

Après les purges françaises récemment sortis sur les écrans, on ne donnait guère de chances à un nouveau film français malgré la renommé de son réalisateur. Polisse, La Guerre est déclarée, Intouchables, pour ne citer qu’elles, étaient des productions qui se voudraient à la fois iconoclastes et populaires. Tout faux, elles ne se ressemblent en rien à ce que l’on attend du cinéma. Heureusement, Mathieu Kassovitz est arrivé et a prouvé à toute l’industrie nationale qu’en avoir dans la culotte ne tient pas de l’opportunisme déguisé en bonne conscience sociétale mais bel et bien d’une rage honnête, viscérale et revendicative. Il est bon également de le retrouver sur un projet qu’il maîtrise totalement après les désastres que sont Gothika et Babylon AD (voire Les Rivières Pourpres ?).

Avec L’Ordre et la morale, le spectateur entre définitivement dans un film politiquement incorrect, n’en déplaise aux censeurs de la morale, gardiens du bon sens et autres amis du bien-pensant. On comprend alors pourquoi le film a eu des difficultés de financement, qu’il n’ait pas réussi avoir l’aval des autorités et des institutions, qu’il ait été interdit en Nouvelle-Calédonie (du moins à Nouméa) et qu’il n’arrive pas à trouver son public.

Pourquoi tant de haine vis-à-vis de L’Ordre et la morale alors qu’il apparaît comme un métrage habile, maîtrisé, consciencieux ? Ici, les enjeux sont doubles et viennent nous rappeler que lorsque le cinéma allie discipline artistique et visée politique, il en devient une arme de destruction massive, une vraie, à portée de tous et sur laquelle peu de monde peut avoir du contrôle.

En nous narrant le conflit opposant le gouvernement français à des indépendantistes kanaks, le réalisateur veut clairement toucher une corde sensible. Et le spectateur de se dire que les gros sabots vont être de sortie, que Kassovitz va faire son gamin anarchiste. Les questions sont légitimes pour celui qui aurait trouvé son Assassin(s)s trop rentre-dedans ou sa Haine trop anti-flic. Mais Mathieu a grandi, a mûri et a densifié son discours. S’il attaque en règle le gouvernement français et ses prises de positions, il ne sombre pas dans le manichéisme crétin. Oui, l’administration est d’une lourdeur affligeante ; oui, des intérêts politiques priment sur la vie de citoyens ; oui, les différentes strates du pouvoir n’arrivent pas s’entendre ; oui, certaines situations plus proches géographiquement et plus empathiques médiatiquement sont prioritaires par rapport à ce qui se passe aux antipodes de l’Hexagone. Mais non, ils ne sont pas les seuls ; non, les officiels kanaks ne soutiennent pas totalement le conflit local ; non, des officiers ne suivent pas les raisonnements de la politique de la Métropole ; non, des manœuvres dans l’ombre n’arrivent pas à aboutir. Tout n’est pas si simple dans cette situation. Et une personne va trinquer. Pour tout le monde. En effet, L’Ordre et la morale est surtout le combat d’un homme enfermé entre deux camps en proie aux distorsions, aux luttes internes et qui (se) mettent des bâtons dans les roues quant au bon déroulement des négociations. Petit à petit, le personnage, joué par un Mathieu Kassovitz sobre et minéral, va comprendre qu’il va devoir se débrouiller seul pour sortir les quelques personnes investis restantes des bourbiers militaire, administratif et diplomatique. Sa seule échappatoire, c’est l’humain qui la lui propose. Sa femme étant trop loin, malgré des conversations téléphoniques qui donnent au film quelques sorties émotionnelles, Mathieu Kassovitz va se trouver des alliés inattendus. Les Kanaks, bien sûr, qui vont lui donner leur confiance et dont il va comprendre le combat mais aussi, chose surprenante pour un Kassovitz ne supportant pas l’autorité, certains officiers. Ces derniers ne veulent qu’une chose : la paix, cette paix entre les peuples qui était de rigueur avant qu’un ministre de l’Outre-mer zélé ne fasse déraper la situation. Si cela ne tenait qu’à eux, cette situation aurait eu une sortie autrement plus convenable que ce que l’Histoire nous a appris.

Pour épaissir son discours écrit, rien de mieux qu’une mise en scène idoine. On savait le réalisateur compétent formellement. Il apparaît, ici, bien plus que cela car il va maîtriser ses enjeux cinématographiques. Il va, pour cela, développer une esthétique double. Une esthétique du combat, tout d’abord, lorsqu’il plonge le spectateur au cœur des batailles. Caméra à l’épaule, plan séquence, image parfois tremblotante, parfois précise et ample, font ressortir tout le côté viscéral de la guérilla et viennent prouver l’urgence de la situation entre les deux camps et la boucherie qui s’est passée. Mieux encore, lorsqu’il monte le célèbre débat télévisé entre François Mitterand et Jacques Chirac sous influence leonienne, Mathieu Kassovitz nous rappelle que l’enjeu n’est plus humain. Il est dorénavant politique. Mais surtout, le réalisateur tire sur ces fautifs (ils ne sont pas les seuls) qui ne pensent qu’aux échéances électorales en s’adressant directement au peuple hexagonale qu’ils peuvent regarder dans les yeux sans se soucier des revendications et des malheurs des Kanaks, trop honteux qu’ils sont de leur incrédulité, de leur perte de repères vis-à-vis de cette situation, de leur incompétence. Pour lutter contre cette faiblesse politique, Mathieu Kassovitz embraie sur une esthétique de la mémoire, prenant ainsi le rôle que devrait avoir d’autres. Flash-backs, ralentis, flous artistiques, voix-off n’ont d’autres volontés que d’interpeller le spectateur sur ce qui s’est passé en Nouvelle-Calédonie, de le retenir pour que des solutions puissent être trouvé dans le futur. Mais surtout, il ouvre les yeux du spectateur sur des situations et des comportements intolérables de la part des élites. Devoir de mémoire, l’expression est lâchée mais elle est adéquate. Le cinéaste nous fait un cours d’histoire, sans démagogie, juste avec un souci d’apprendre et de faire apprendre au public. Mathieu Kassovitz prend alors pleinement possession des possibilités d’un cinéma qui prend le relais d’une histoire officielle trop soucieuse de sa propre réputation. En cinéphile averti, il n’a pas oublié les leçons de grands cinéastes américains lorsqu’ils plongeaient dans les errements de la guerre du Vietnam. Ici, Coppola avec Apocalypse Now, Oliver Stone avec Platoon et surtout Brian de Palma avec Outrages sont convoqués pour donner à son entreprise une place dans la cinématographique de la guerre. L’Ordre et la morale n’a pas à rougir de ces comparaisons. Il est, du moins en France, un formidable initiateur.

Dès son retour en France, Mathieu Kassovitz frappe vite, fort et bien. Son Ordre et la morale, projet réfléchi depuis plus de 10 ans est un film important dans le paysage cinématographique français. Mieux que cela, il est citoyen. La marque des grands !

2 Commentaires

  1. JO-Brad

    Pour votre info perso, le film n’a jamais été interdit à Nouméa, seulement boycotté par le propriétaire de l’unique cinéma de nouméa ! Du coup, le film a été projeté au Centre Culturel Tjibaou, ainsi qu’à la F.O.L., et il a fait un carton, devenant le film le plus vu des calédoniens en 2011. Le truc en plus, c’est qu’il a attiré Kanaks et Kaldoches, Zoreilles et Wallisiens, Tahitiens et Chinois, et autres ethnies protagonistes de la vie culturelle calédonienne. Il a ouvert un débat tabou depuis + de 20 ans, et a même su faire accepter des faits qui avaient été reniés depuis tout ce temps par une grande partie de la population. Bref, chapeau Mr Kassovitz, du beau boulot, un beau film, dommage que les métro ne se soient pas plus intéressés que ça à cette œuvre….Ils auraient appris de choses, et dans la France de l’après sarkozy, ils devraient commencer à réfléchir sur le « vivre-ensemble » inhérent à toute société multi-culturelle.

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