Take Shelter

Jeff Nichols avait fait belle impression avec Shotgun Stories où Michael Shannon se posait comme un acteur définitivement à suivre dans le paysage cinématographique américain. Il était donc légitime d’attendre avec impatience son nouveau projet. Une solide réputation acquise au Festival de Cannes 2011, une équipe de comédiens qui va faire le bonheur, c’est sûr, d’une tripotée de cinéastes (Michael Shannon, toujours lui, et Jessica Chastain, recommandée au jeune réalisateur par Terrence Malick himself à la suite de The Tree Of Life, qui va devenir, sans forcer, une très grande actrice hollywoodienne) sont des perspectives alléchantes pour le spectateur.

Take Shelter part d’un postulat déjà exploité au cinéma et traité par les plus grands (Forman, Kubrick, pour ne citer qu’eux) : la descente dans les arcanes de la folie d’un personnage simple. Ici, Michael Shannon va se demander s’il devient fou ou si ses visions ne sont pas prémonitoires d’une catastrophe à venir. Note intéressante, les films estampillés « fin du monde » sont de plus en plus présents (Melancholia pour le dernier en date, quand on ne parle pas des films catastrophes, spéciale dédicace à Roland Emmerich), témoignages sans détour d’une vision pessimiste d’une humanité en perdition.

Take Shelter, même si la thématique est généraliste, va néanmoins proposer une thématique qui lui est propre. Le réalisateur va ainsi développer un motif particulier et essentiel, la pudeur, qui va se poser comme la pierre angulaire du métrage via une exploitation à trois niveaux : relations entre les personnages, liens film / spectateur et dans la construction même du film.

 

Il faut dire que Jeff Nichols maîtrise son casting, et notamment celui de ses têtes d’affiche. Dans un jeu tout en retenu mural et en contrôle forcé, Michael Shannon hésite à agir, à parler, à bouger comme pour nous montrer que mener une existence linéaire est bien délicat à gérer. Pire encore, ne deviendrait-il pas honteux de sa nouvelle condition ? Assumer une différence sans qu’il y ait un quelconque remède le place dans une situation inconfortable en société. Et la problématique, quand elle n’est pas sociale, devient intime. La peur de faire du mal à ceux qu’il aime profondément est l’autre nerf de sa guerre. Les conséquences sont multiples. Son couple va se retrouver basé sur des non-dits provoquant quelques ruptures, ses relations amicales ne vont plus lui accorder la confiance nécessaire à une bonne vie sociale, son travail ne peut plus supporter la mise en place de projets pharaoniques. Jessica Chastain, quant à elle, fait preuve d’une dignité exemplaire, d’une compréhension à toute épreuve, pour contrebalancer les errements de son homme, le tout  magnifié par un langage corporel touché par la grâce. La représentation de ces liaisons dangereuses donne un résultat flamboyant car sincère, touchant et surtout universel.

Mieux encore, alors que le sujet s’y prête, jamais nous n’allons ressentir quelconque trait forcé, chantage à l’émotion ou autre dictature de l’empathie. Pourtant, les gros sabots, dont Hollywood sait si bien se servir, auraient pu être de sortie, surtout quand on pense à la caractérisation de la petite fille ou à la scène du repas collectif, deux archétypes généralement repris dans les productions jouant la carte de la bonne conscience sociétale ou de la volonté d’être aimé. Certes, il y a bien moyen de lâcher une larme ou deux devant une situation prenante. Néanmoins, il existe bel et bien une approche bienveillante et soulageante pour le spectateur. Le mérite en revient largement à la puissance de la mise en scène où l’approche distancée de l’échelle des plans, la rigueur d’un cadrage construit et détaillé, le naturalisme d’une lumière vaporeuse et le jeu sur une mise au point isolante font merveille. Surtout, au-delà de prendre note des compétences formelles évidentes du cinéaste, ils invitent d’avantage à la réflexion émotionnelle qu’à la compassion primaire et vulgaire.

C’est finalement le film, dans sa conception même, dans son corps propre, dans son identité globale, qui propose cette pudeur. L’Amérique profonde, une famille déboussolée, la crise économique : le propos aurait pu être tout trouvé en énonçant un message violent, clair et, finalement, d’une trop grande simplicité, sur la perdition d’une population qui n’a rien demandé. Mais Jeff Nichols n’est pas si naïf. En lieu et place de faire de Take Shelter un métrage surligné, démonstratif et explicatif, le cinéaste va opter pour la métaphore. Bien entendu, l’évocation de contextes social, économique, politique est présente, témoignant du sérieux, de l’ambition et de la légitimité de l’entreprise, mais ils restent à distance, au détour d’un dialogue, d’une évocation plus que d’une diatribe. Et c’est ici que le fantastique arrive, choix opportun car il est bien le genre qui déroute, qui pose une rupture dans une réalité qu’il interroge. Ici, il est le prisme par lequel ces multiples contextualisations prennent leur essor, le déclencheur de ruptures multiples dans un monde trop sage, trop millimétré, trop parfait. Mais d’ailleurs est-ce réellement du fantastique ? Une imagerie mentale plutôt, témoignant de la folie du personnage principal ? Cela rassurerait le spectateur, c’est certain. Mais la conclusion est ouverte. La fin du métrage perd le spectateur plus qu’il ne le conforte dans une interprétation définitive. L’objectif est clair : le film à thèse, très peu pour Jeff Nichols qui privilégie l’ambiguïté d’une démarche sensorielle plus qu’inquisitrice. A ce niveau, Take Shelter est moins une dénonciation anti-capitaliste qu’un film évoquant une individualité qui perd ses repères. Une individualité qui ressemble à beaucoup d’autres. Et par la même occasion, un portrait d’une certaine Amérique.

Jeff Nichols impressionne, finalement, avec Take Shelter car son métrage est multiple, intelligent et clairvoyant. Il se pose d’emblée comme l’un des plus réussis de l’année. Et le réalisateur comme un artiste à surveiller de près.

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