Au-delà : le pouvoir au peuple par Clint Eastwood

.Au-delà est le cinquième de Clint Eastwood en cinq ans, le trente-quatrième de sa carrière. Mis à part Woody Allen, qui n’est pas tout jeune lui aussi, même le plus jeune, le plus motivé ou le plus vigoureux des réalisateurs n’arriverait pas à tenir ce rythme stakhanoviste. Si Gran Torino constitue un magnifique testament d’acteur, Au-delà peut se voir comme une remise en question de cinéaste.

Il ne faut pas croire que Clint Eastwood ait envie de livrer ici son dernier film – il prépare actuellement une biographie de John Edgar Hoover, le plus célèbre et controversé directeur du F.B.I, et a été annoncé pour réaliser une transposition actuelle d’Une Etoile est née -, mais il faut bien reconnaître que la thématique de son Au-delà est assez funeste. Le deuil, de l’acceptation du décès à la renaissance d’une existence que l’on pourrait croire broyer, innerve le film. Cette triste situation est, hélas, le lot de tous. Et le réalisateur nous la montre bien en mettant en scènes trois personnages, que rien ne destinait à se rencontrer, aux prises avec l’expérience de la mort. Un homme, une femme, un enfant. Des expériences douloureuses. Des ramifications différentes. Un résultat identique : un même trauma. Le film touche ici à un questionnement universel auquel il faut savoir répondre afin d’avancer, de passer à autre chose, en un mot de refaire sa vie. Et donne une réponse salvatrice : l’amour de son prochain. En traitant de ces émotions simples, où chacun peut se retrouver, Clint Eastwood prend définitivement un visage humain et oublie par la même occasion la tendance iconique qui a innervé une grande partie de sa filmographie. En cela, le film est touchant, qui plus est, de la manière la plus noble qui soit. Au-delà se veut pudique et jamais le réalisateur ne va aller chercher des effets qui pourraient apparaître voyeurs, complaisants voire insultants. Tout cela est confirmé par la représentation de deux événements majeurs des dernières années qui sont portés à l’écran pour la première fois avec succès. Plans fixes, légers mouvements de caméra, jeux sur le hors champ, sens de l’ellipse, Clint Eastwood ne plonge pas dans l’événement de manière crue. Il évite ainsi la vulgarité et la peur de choquer un spectateur qui aurait pu être personnellement touché par ces atrocités. Le cinéaste se drape d’une dimension moderne, chose d’autant plus étonnante de la part d’un réalisateur que l’on pourrait croire trop vieux. La critique aurait pu être facile, sarcastique et donc déplacée. Heureusement, il n’en ait rien et Clint Eastwood ose des choses que peu de cinéastes auraient réussies. Le premier degré est, parfois, le plus beau remède contre le cynisme.

Mais Au-delà peut se voir comme une œuvre où son principal instigateur, le cinéaste lui-même, questionne sa thématique filmique ; et le long-métrage de prendre une dimension méta cinématographique. Le film se met en corrélation avec la vie du cinéaste. Il peut être, alors, assez déroutant de prendre le film comme une possible déclaration de la future perte du réalisateur âgé de 80 ans. Et de voir dans les errements des personnages les futurs états d’âme que nous, spectateurs, pourront ressentir à la perte de ce grand homme du cinéma. Bien entendu, toutes les strates de l’émotion qu’Au-delà veut nous faire parvenir se retrouveront en chacun de nous.

C’est comme si Clint Eastwood voulait aborder la carte de la rédemption par rapport à certains films où il jouait une carte de la violence. Bien sûr, le cinéaste a déjà travaillé, dans le passé, sur le genre du mélodrame comme l’atteste un film comme Sur la Route de Madison en 1995. Mais force est de reconnaître que la liste des films qu’il a réalisé depuis donne la part belle à l’émotion. Nous citerons comme exemple Invictus en 2009, Gran Torino en 2008 ou Million Dollar Baby en 2004. Au-delà se place logiquement dans le cours de cette filmographie récente. Le réalisateur s’est assagi avec l’âge. Mais pas que.

Nous savons Clint Eastwood attaché à un système de valeurs purement américain. Il défend, et sa filmographie est là pour en témoigner, une certaine idée de l’Amérique basée sur la liberté individuelle, la responsabilité, la libre entreprise, en un mot l’esprit de la Frontière, tant spatial que mental. Au-delà a clairement envie de prendre du recul par rapport à ces idées. Clint Eastwood aurait-il pris conscience des errements du capitalisme américain ? Sans aucun doute. Son héros américain est clairement blessé et même s’il possède un « don » (ou une « malédiction »), il ne veut pas en jouer par peur de se faire de l’argent sur le malheur d’autrui. En un sens, il refuse l’exploitation émotionnelle à des fins lucratives. Or, monter une entreprise florissante, comme son frère en a l’idée, est facile tant les qualifications et les performances du personnage de Matt Damon paraissent crédibles. Il intègre, également, son héros dans un système prolétaire où la condition ouvrière est présentée, avec évocations de syndicat et de licenciement à l’appui. Mieux, il se permet de concentrer son personnage principal sur un seul lieu, comme pour mieux montrer son enfermement. San Francisco est à l’extrême Ouest du pays. Il ne peut plus avancer vers la Frontière pour se renouveler, il y est déjà encroûté depuis sa plus petite enfance. Et s’il décide de déménager, c’est bien pour aller en Europe. Vieux Continent toujours, Matt Damon est cultivé, davantage dans la contemplation artistique que de l’action pure et dure, friand d’un auteur anglais et de gastronomie italienne. Ces éléments, faisant référence à la vieille histoire coloniale – l’Europe étant conceptualisé comme une entité passéiste dans la culture américaine -, sont inconcevables pour un américain attaché au mythe et à ses corollaires. Le futur américain n’existe plus dans le monde de Clint Eastwood. Le réalisateur se permet d’oublier une certaine mythologie de l’Amérique pour rentrer dans une dimension sociale qui colle mieux avec la réalité de millions d’habitants des Etats-Unis et de faire de ces derniers des personnes plus ouvertes sur le monde.

Avec Au-delà, Clint Eastwood affirme un mélodrame au sens noble du terme. Nous savions le cinéaste classique. Ce dernier film en est une preuve évidente. En proposant des émotions universelles, en rendant hommage au peuple et en jouant sur une simplicité de la représentation cinématographique, il prouve qu’il bien l’un des derniers des maîtres du cinéma américain.

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