Biutiful

Alejandro Gonzalez Inarritu, sans son scénariste attitré Guillermo Arriaga, qu’est-ce que cela peut donner ? Déjà, un film au récit linéaire. C’en est bel et bien fini des scénarios à tiroirs. Mais le film n’en demeure pas moins intéressant. Le mérite en revient à deux points principaux formels. Au premier abord, notons la qualité de l’interprétation, notamment celle de Javier Bardem dont le jeu physique fait merveille. Il porte sur ses épaules un film dont il est l’unique centre narratif. L’ensemble du métrage est basé sur son point de vue, tant visuel que sonore. Cela donne, au résultat, de bien belles scènes où l’acteur subit, tout seul, l’énormité du poids de ce monde à la noirceur absolue. Ensuite, rappelons le sens du récit du réalisateur mexicain qui sait définitivement conduire un film.

Le film est clairement traversé par le motif de la brisure. Tout, absolument tout, est cassé, dilaté, froissé, décrépi, cabossé, moisi : les personnages, tant physiquement que moralement, la cellule familiale, la solidarité entre groupes, les cadres, les décors, les accessoires, l’espace, les bâtiments…Même le titre est écorné ! Le long-métrage donne une couleur absolument désenchantée du monde, qui, à défaut d’être originale, reste quand même bien réaliste en ces temps de crise. Le travail, la famille, les différentes ethnies, l’économie en général sont en lutte pour essayer de s’en sortir dans ce monde globalisé. Car c’est bien d’un monde globalisé qui se présente sous nos yeux : une action en Espagne, la fuite au Mexique de l’un des personnages, des immigrés sénégalais ou chinois qui arrivent, une Europe qui n’arrive pas à intégrer toutes ses populations et même le réalisateur, d’origine mexicaine, qui vient tourner en Espagne. On est, de manière définitive, bien loin de la carte postale barcelonaise, bucolique et peut-être assez vaine, chère à Cédric Klapish dans L’auberge espagnole, tant le cinéaste nous plonge corps et âme dans chaque recoin sombre de la ville.

L’un des problèmes du film pourrait être que chaque problématique du récit, chaque action lancée par un personnage est laissée vacante. Mais, au final, ces problèmes formels font bien partie du nerf du récit. Les personnages sont meurtris et cherchent, coûte que coûte, une rédemption qui a bien du mal à fonctionner. C’est donc pour cela qu’ils essaient de s’échapper, de se diversifier mais, hélas pour eux, sans grand succès. Il est alors bien normal que le spectateur puisse ressentir une certaine frustration dans le déroulement d’un film dont les pistes narratives se refusent tant à lui qu’au personnage qui la suit.

Certains essaient alors de se tourner vers la spiritualité, et Inarritu d’oser une plongée vers le genre du fantastique. Mais hélas, cette recherche onirique, qui se voudrait salvatrice, ne vient pas ôter la mélancolie du film et des conditions de chacun. La réalité est, tout simplement, trop dure et trop ancrée pour que les personnages puissent avancer ou ne serait-ce que respirer. De plus, elle est généralement basée sur une dimension monétaire. Cette quête, qui se veut personnelle et surtout immatérielle, se retrouve, elle aussi, bafouée par le désenchantement et le cynisme de notre société.

Mais malgré ce sujet lourd, le cinéaste ne cède pas à la vulgarité d’un pathos outrancier et affligeant. Inarritu sait rester à distance tout en osant quelques scènes fortes et des plans symptomatiques. Mais il n’arrive pas à éviter certaines longueurs où certains moments contemplatifs et quelques dialogues explicatifs le sont, peut-être, un peu trop.

Alejandro Gonzalez Inarritu se renouvelle dans sa forme tout en ne venant, clairement, pas donner la joie au spectateur. Néanmoins, Biutiful n’est, peut-être, pas le meilleur film du cinéaste mexicain mais il sait rester cohérent dans sa filmographie dans cette vision au vitriol de notre monde. Le spectateur peut rester sur sa faim tant les œuvres précédentes (ou quelques-unes pour certains) d’Inarritu avaient su provoquer un véritable choc à la première vision. Ici, on en ressort avec l’impression d’avoir vu un film intéressant, voire un bon film, mais qui peut s’envelopper de sentiments d’inaboutissement du récit et de redondance scénique.

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