Carancho

Le nouveau cinéma argentin nous a souvent offert de beaux moments. On se souvient avec émotion de Fabian Bielinsky, jeune réalisateur des Neufs Reines et de El Aura, disparu tragiquement, et surtout trop tôt, tant son cinéma respirait la modernité de traitement.

Carancho se propose d’être une continuité de ce courant cinématographique. Il ne faut, d’ailleurs, pas être insensible au fait que l’acteur principal, Ricardo Darin, se retrouve autant chez Bielinsky que Trapero. Cette nouvelle vague du cinéma argentin, du moins celle qui arrive sur nos écrans, confirme la vitalité d’une cinématographie hispanophone en pleine réussite. Nous connaissions le cinéma portugais, brésilien (bon, certes, c’est en langue portugaise, mais c’est « presque » pareil, du moins d’un point de vue géographique), espagnol ou mexicain. Il faut désormais compter sur l’Argentine pour nous sortir des œuvres plus qu’intéressantes et vivifiantes.

La grande force de ce Carancho, et c’est d’ailleurs ce qui faisait la réussite des films sus cités, est le mélange des genres. Film social, film d’amour, film de gangster, Pablo Trapero n’a pas peur de tisser une véritable toile cinématographique. Ses ingrédients ? Des partis pris esthétiques et scénaristiques assumés et un enchevêtrement des motifs. Le film n’est pas lourd et tout se mêle parfaitement. On pourrait croire le montage finalisé comme dans une œuvre chorale. Il n’en est rien car le cinéaste, non seulement connaît et respecte les genres qu’il investit, mais il maîtrise son écriture. La linéarité est le maître mot et jamais le spectateur ne va se sentir perdu dans le mélange des genres. Et si l’on ajoute à cela une forme réfléchie et brutale, témoignant de l’urgence du monde, le spectateur n’est pas loin d’être ébahi.

Au détour d’image magnifiquement cadrée, prise en mode nerveux et où la direction artistique fait un malheur, le réalisateur nous fait ressentir une Argentine pas totalement remise de la crise. L’aspect sale des bâtiments ou de la rue est remarquablement mis en valeur grâce à la précision d’une tâche sur une porte, d’un bout de papier dans les toilettes. Ces détails s’incrustent parfaitement dans les décors et ne jouent pas la carte du voyeurisme crade. Le spectateur est, alors, plongé dans les bas-fonds d’un pays gangrené par la corruption où le peuple souffre de l’avarice de certaines élites intellectuelles. Oui, l’Argentine et ses institutions, même les plus respectables, restent la proie de rapaces misant sur l’exploitation émotionnelle des gens pour rentabiliser au mieux leurs magouilles. La thématique principale du scénario n’aurait pas été reniée par les maîtres américains du genre. Mais il y a ce quelque chose en plus, car se passant dans un milieu assez original, et finalement peu traité au cinéma. Mais le réalisateur, tout social et politique qu’il est, n’oublie pas de rester humain et de penser qu’au travers de son œuvre se trament des enjeux intimes. Son utilisation viscérale des flous artistiques nous plonge, d’ailleurs, dans les tréfonds de l’âme humaine, leurs certitudes, leurs doutes, leurs buts. Et les lignes de dialogue passent harmonieusement d’un enjeu professionnel à une finalité de couple. Cette histoire d’amour ne serait qu’une jolie fleur sur un champ de guerre si les personnages n’étaient pas, eux-mêmes, des figures du chaos ambiant. Il faut dire que Pablo Trapero est magnifiquement aidé par deux acteurs principaux « physiquement » impressionnants. Martina Gusman est, d’ailleurs, une habituée du cinéma de Trapero dont elle est le compagnon à la ville. Il faut voir également qu’elle se retrouve productrice de ses films, dans une logique d’implication artistique totale.

Carancho est une belle machine parfaitement maîtrisée. Il ressort, au final, une réelle impression de désenchantement. Carancho offre une vision du monde noire, cruelle, teintée de rédemption, mais qui n’offre, hélas, pas beaucoup d’échappatoire.

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