Dans la vallée d’Elah

Après l’énorme succès de Collision, son précédent film, il était facile pour Paul Haggis de renouer avec les hautes sphères cinématographiques. Cela donne Dans la vallée d’Elah, film retraçant le combat d’un père pour connaître la vérité sur la disparition de son fils, ancien G.I en Irak. On reconnaît aisément cette grande force qu’a le cinéma américain à faire ressentir immédiatement le poids de l’histoire dans sa manière de construire sa cinématographie. Comme il en a été le cas pour la guerre du Vietnam, les films sur la guerre en Irak, deuxième génération, celle de W., sortent de plus en plus sur les écrans. Le cinéma joue ici parfaitement son rôle d’analyste de la société américaine et de support historique. Néanmoins, ce n’est pas parce qu’un film peut être considéré comme citoyen qu’il en devient forcément bon. C’est bien le cas de Dans la vallée d’Elah.

Et pourtant, tout commençait bien avec ce père, raide comme la justice, qui s’accroche coûte que coûte à retrouver son fils, tout en écartant les autres personnages de son chemin. Le spectateur se dit qu’il va se poser devant un film dense, croisement de film d’enquête, de mélodrame et de pamphlet. Quelques postulats de base sont attendus : une ouverture de la part du héros, une remise en cause psychologique et une pulvérisation de la politique extérieure américaine qui (a) fait tant de mal au peuple, le tout sous couvert d’une forme classique où une émotion salutaire sera au rendez-vous.

Mais toutes ces attentes ne trouvent pas écho chez le spectateur. Pourtant, le récit se suit, au premier abord, facilement car le cinéaste a le mérite de nous plonger directement dans le vif du sujet. Le spectateur suit les pérégrinations de Tommy Lee Jones qui recherche ce fils dont il est si fier. Et le casting se pose comme intéressant, tant l’acteur principal a le physique de l’emploi et surtout quand on sait qu’il est accompagné de deux actrices sérieuses et habituées aux rôles dénonciateurs: Susan Sarandon et Charlize Theron.

Hélas, le cinéaste reste ancré sur ce ciment et n’arrive pas à aérer son récit. Le film est linéaire, tant dans le traitement de ses personnages que dans sa construction. Jamais les caractères ne changent, ne se remettent en cause et la réalisation ne cherche pas l’évolution. Le personnage principal reste ainsi détestable pendant deux heures : individualiste au possible, froid avec autrui, raciste, misogyne, fermé sur ses prises de position, ne donnant sa confiance à personne. Les personnages féminins sont sous-exploités et caractérisent le métrage d’une virilité assez dégoûtante. On parle de guerre, donc on va parler de mecs. Tout cela paraît bien simpliste. La mère est reléguée au rôle de pleurnicharde et l’inspectrice, vivant seule avec son petit et luttant contre ses collègues masculins, est faussement forte car elle reprend les principes d’éducation de ce vieux militaires. Ces deux femmes ne sont que des faire-valoir pour le héros masculin. La réalisation est du même acabit, faussement classique et où chaque effet est tiré par les cheveux. La musique symphonique est trop présente et les quelques tentatives de mise en scène modernisantes, notamment les prises en caméra portée en Irak et les cauchemars, n’arrivent pas à s’insérer dans la continuité du récit. Ces soubresauts de réalité paraissent simplement surfaits car ils choquent la représentation habituelle du film. L’émotion devient alors factice car trop manipulée.

Paul Haggis a clairement confiance en son sujet et se repose trop facilement sur son scénario archétypal. Il privilégie le calcul de significations lourdes de sens savamment orchestré, ce qui a tendance à exaspérer le spectateur. Pire encore, plus le film avance, plus il devient repoussant. On se dit alors que nous sommes devant un spectacle bien réactionnaire alors que le sujet ne commandait certainement pas cette idéologie. Le réalisateur s’en sort par une pirouette formelle qui n’intervient que dans le dernier plan du métrage. Ce retournement est finalement bien facile et ne donne pas de crédibilité au film. L’exploration des mythes américains, leurs forces et leurs contradictions, pour comprendre la démarche de chacun (personnages, institutions, gouvernement) ne font pas partie d’un cahier des charges pourtant indispensable à ce genre d’entreprise.

Le film se voulait sérieux. Il devient clairement raté. Au départ nourri de bonnes et louables intentions, Paul Haggis se la joue tristement manichéen primaire mais surtout démagogique dans son rôle voulu et rabattu, à chaque instant du métrage, d’objet critique. Le réalisateur ne rend donc pas honneur à un support qui aurait pu, et dû, être flamboyant.

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