Essential Killing

Les véritables expériences cinématographiques ne sont pas légions, surtout en ce moment où le cinéma préfère faire son copinage industriel. Essential Killing arrive alors à point nommé et se pose d’emblée comme une œuvre à part dans le paysage actuel. Non pas que des films de ce calibre n’existent pas mais ils restent suffisamment rares pour les apprécier à leur juste valeur. Des espaces, très peu de personnages, un rythme lent, peu de dialogues, ces postulats ont déjà pu être observés. Notons Gerry de Gus Van Sant ou The Brown Bunny de Vincent Gallo à qui Essential Killing fait indéniablement penser. Il est, d’ailleurs, assez rigolo de retrouver l’acteur-réalisateur américain dans cette co-production européenne. Mais là où ces films proposaient une totale liberté d’interprétation tant l’abstraction tendait vers l’universel, Essential Killing se veut être d’avantage politique.

Le métrage, en effet, ne partait pas dans la direction des métrages précédemment cités. En suivant des militaires américains en Afghanistan, puis en montrant l’arrestation d’un taliban, Essential Killing prenait la direction du film de guerre. Le guet-apens, la poursuite, l’arrestation, la prison, et plus encore, sont présents. Le réalisateur joue ainsi la carte de l’imagerie classique du genre et vient proposer une vision du conflit et de ses conséquences humaines que le spectateur connaît bien. Les atrocités de la guerre, le manque d’humanité de l’administration militaire envers des hommes, peut-être de purs salopards, mais pas encore des animaux, sont des discours salvateurs et citoyens. L’enjeu est clair, il est de guider un spectateur mais comme le cinéaste est conscient de ses effets, ce sera pour mieux le perturber. Un tiers du film s’est passé, le virage va s’opérer et les attentes du spectateur, chamboulées.

Le film va se dégager du classicisme et va extrapoler cette situation dans les deux tiers restants. Les actes commis dans le premier tiers vont avoir des conséquences, mais en lieu et place de nous faire une démonstration morale et explicative, le cinéaste va jouer la carte de l’abstraction. Le personnage principal va réussir à s’échapper mais il ne sera plus jamais le même. Au moment où on pouvait s’attendre à un survival, le cinéaste place encore un contrepoint. Le héros n’est pas en lutte contre des ennemis mais plus contre lui-même. Petit à petit, il va perdre sa condition humaine pour retourner vers la dimension animale. L’homme, à cause de ce mauvais traitement par ses « semblables » n’est plus et va entrer dans une perspective d’évolution, au sens darwinien du terme, ou plutôt, pour être plus précis, de dévolution. Tous les préceptes culturels, la conscience d’être un homme disparaissent au fur et à mesure que la représentation se fait minimaliste, abstraite et vice et versa. Plus sa barbe pousse, plus la musique se fait industrielle, plus sa faim grandit, plus les dialogues et les rapports avec autrui s’estompent, plus son physique décrépit, plus les décors se font pauvres et monotones. La seule chose qu’il lui reste, c’est de survivre dans un milieu hostile naturel comme une bête traquée. L’homme n’existe plus et se transforme en animal. Les conséquences terribles des actes d’hommes sur d’autres hommes viennent provoquer ainsi une vision totalement désenchantée de l’humanité.

Mais la sécheresse du film n’est pas toujours présente et les quelques séquences oniriques ont bien du mal à s’intégrer dans ce récit physique et minimaliste tant au niveau formel (changement de photographie et de colorimétrie des plans) que dans le discours (tentative d’humanisation, de martyrisation d’un gros bourrin ou vision passéiste, tout en cliché d’un musulman, la question se pose). Pire, les partis pris radicaux peuvent choquer des spectateurs. Même si celui-ci est totalement dans le projet du film en étant interpeller dans ses sens, le métrage peut paraître surfait pour certains, peut-être condescendant pour d’autres. Mais une chose est sûre : Essential Killing témoigne d’une véritable vision de cinéma.

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