Et puis les touristes

Avec Et puis les touristes, Robert Thalheim confirme la vitalité de la jeune garde d’un cinéma allemand qui sonde son passé proche.

Le film est, au premier abord, d’une touchante simplicité : Sven, jeune allemand ayant terminé ses études, part en Pologne, à Oswiecim, anciennement Auschwitz. Il va effectuer son service civil, sa mission étant de s’occuper d’un vieil homme, Stanislaw Krzeminski, ancien survivant du camp de la mort. Parallèlement à cette activité, notre héros va se lier avec Ania, jeune polonaise ayant toujours vécu dans cette ville.

Mais à un synospsis classique ne répondent pas toujours des situations convenues. Telle est la grande force de ce film auquel le réalisateur va faire prendre des routes inédites en jouant sur une représentation de la distance, enjeu majeur du long métrage.

Distance esthétique, tout d’abord. La caméra reste à distance, non seulement des personnages, annihilant ainsi toute possibilité de pénétrer dans leur intimité, mais, également, du lieu même, Auschwitz. En effet, les camps ne seront pas montrés tels quels, ils font simplement partie du cadre, comme n’importe quel autre bâtiment, eux-aussi imprégnés par la lumière du soleil. La musique, quant à elle, est à la limite de l’absence. Rien ne sera fait pour que le spectateur se sente investi, le réalisateur évacuant toute direction spectaculaire.

Distance relationnelle ensuite. Les personnages, quels qu’ils soient ont bien du mal à communiquer entre eux. Le vieil homme ne veut recevoir de l’aide de personne, ni de Sven, ni de sa famille, sujets, d’après lui, à une incompréhension de sa démarche. Cette situation est confortée par ce qui aurait pu être des noeuds dramatiques du film : la possible amitié entre le jeune allemand et le vieux polonais, en premier lieu. Mais, ici, chacun reste dans son mutisme et personne ne discute les recommandations de l’autre ; la relation amoureuse entre Sven et Ania ensuite où les baisers sont volages et les conversations futiles. A chaque fois qu’un événement peut introduire une possibilité d’échange, l’un des deux protagonistes se dérobe, laissant l’autre, et le spectateur, dans un vide émotionnel.

Distance, enfin, sur le devoir de mémoire. Les camps d’Auschwitz restent teintés d’une part presque mythologique. Pas pour les habitants, mais bien pour les touristes. L’Histoire est devenue un fond de commerce. Les touristes affluent, viennent puis repartent, par cars entiers, lors de voyages organisés, où ils pourront participer à des groupes de réflexion, acheter quelque souvenir puis écrire une carte postale en disant « j’y étais ». Le système d’exploitation existe encore et toujours, hier, avec les déportés, aujourd’hui avec les touristes, comme si ce site ne pouvait se défaire de sa fonction. Les dirigeants allemands de la principale usine qui emploie les locaux ne cessent de convoquer Stanislaw Krzeminski lors de leurs commémorations pour asseoir une légitimité au prix du respect des polonais. Le devoir de mémoire, totalement instrumentalisé, est surtout celui d’une population allemande qui veut essayer de se racheter une conscience coûte que coûte. Mais est-ce seulement l’apanage des étrangers ? Non, nous dit Robert Thalheim, ils sont aussi polonais. Les apprentis à qui Stanislaw Krzeminski fait une conférence sont eux-aussi en quête de sensationnalisme. Mais celui-ci n’apparait pas outrancier. Il est juste celui d’une nouvelle génération qui veut vivre un présent et construire un futur. Discothèque, pique-nique, concert, baignade, les jeunes veulent jouir de la vie moderne. Mais cette ambition est transgénérationelle. La population polonaise veut que l’on arrête de lui parler de ces atrocités, auxquelles elle a fait son deuil, qui font dorénavant partie de leur quotidien, comme si le devoir de mémoire n’était pas compatible avec les aspirations modernistes d’une population meutrie dans sa chair.

Distance, finalement, entre le spectateur et le film qui exclut toutes ses attentes archétypales pour proposer un discours qui renouvelle les conceptions quant aux massacres perpétrés par les Nazis et ses multiples représentations qu’il nous ont été données à voir dans un certain nombre de productions cinématographiques. Certains pourront être choqués par cette froideur, d’autres surpris. Mais tous seront d’accord pour reconnaître le caractère inédit de la démarche de Robert Thalheim.

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