Until The Light Takes Us

Les films musicaux sont souvent un délice pour le spectateur car écouter de la bonne musique est toujours un plaisir pour les oreilles et les trajectoires des personnages sont généralement bigger than life, provoquant de bons scénarios. Ici, ce sont les yeux et le cerveau qui sont stimulés. Dans le sous-genre, il y a, bien sûr, le documentaire, gage de qualité. On se souvient avec émotion des films de Scorcese, ou de la block party de Michel Gondry. Le métal n’est pas un style musical célèbre et célébré. Si le Voyage au cœur de la bête de Sam Dunn arrivait à passionner le spectateur par une approche exhaustive de découverte, même si trop didactique, Until The Light Takes Us va encore plus loin en nous plongeant dans une branche spécifique: le black métal. Déjà que le métal n’est pas le style le plus écouté du monde, le black métal reste le genre le plus confidentiel. Violente, voire très violente, ambiguë, contestataire et controversée, cette musique n’est pas dans le cœur de tout le monde.

Les réalisateurs vont faire changer tout cela. Connaisseurs, passionnés et surtout dépourvus d’a priori, Until The Light Takes Us se pose d’emblée comme un film sincère. En ce sens, l’utilisation de la musique, car c’est bien de cela dont on parle, est formidable. Les groupes cultes sont convoqués mais restent toujours en retrait. Plus dans un rôle d’illustration sonore que de démonstration, elle ne vient jamais gâcher l’image. Cette dernière, mélange d’archives, de montage photographique, d’entretiens et de plans plus généraux est un véritable concentré de forme documentaire et vient plonger dans ces ténèbres musicaux. Le film apparaît alors comme un guide pour tous, autant pour les amateurs que pour les novices. Les réalisateurs ont eu la chance de pouvoir discuter avec les figures du mouvement (Varg Vikerness, Darthrone, Immortal pour ne citer qu’eux) qui reviennent sur leur histoire et sur la genèse du mouvement. Trop contents d’en parler, les acteurs n’occultent rien et reviennent sur les pages les plus sombres du black métal. Et si au début, on a pu avoir peur du côté didactique ou donneur de leçon, les réalisateurs vont plus loin et nous proposent un discours, un vrai.

Est-ce que le film est une tentative de réhabilitation ? Peut-être. En tout cas, il veut montrer le caractère humain de ses instigateurs, loin des images d’Epinal les montrant sans Dieux, ni maîtres, ni foi, petits gamins jouant aux admirateurs de Satan. Ces gens avaient, tout simplement, pris une direction qui s’avère être pas si éloignée du mouvement punk des années 1970 finalement. Le black métal est surtout une révolte contre un système, contre une culture, contre une société, contre une forme de mondialisation qui veut viser à l’unicité. Les black métalleux veulent juste faire entendre leur différence, leur façon de voir le monde.

Mais attention, nous ne somme pas dans l’hagiographie pure et certaines démarches méritent au moins de prendre du recul sinon de les condamner (on parle quand même de meurtre, de racisme ou d’homophobie). Les réalisateurs ont le mérite d’affronter frontalement ces problématiques. Heureusement, les dérapages ne sont pas si nombreux que ça, même si très marquants, beaucoup de démentis ont été formulés (mais bon, nous connaissons tous la possibilité de l’hypocrisie de ce genre d’exercice) et sont l’œuvre d’illuminés, dont cet authentique taré de Varg Vikerness est le chef de file. Le film revient également, dans cet aspect malsain si ce n’est nauséabond, sur la puissance de l’aspect fantasmatique que ce mouvement inspire. Le fantasme et la réalité sont deux mondes différents et le film teinte d’éclaircir le vrai du faux. La représentation collective se fait des films toute seule et cherche coûte que coûte à se trouver des boucs émissaires. Cette démarche vient, indéniablement, prouver que beaucoup de monde n’a pas de connaissances réelles du black métal et que les médias savent faire de nombreux et faciles raccourcis.

Mais là n’est donc pas le propos du film qui sait rester dans son discours initial dans une logique intelligente de contrepoint. Les réalisateurs vont faire prendre conscience des dysfonctionnements, des jalousies ou de l’idéalisme des instigateurs. C’est ici que la dimension humaine prend toute son importance et non pas dans le délire de quelques-uns. La vision selon laquelle le black métal ne serait qu’un truc de bourrins, dans tous les sens du terme, est alors balayée. Le mouvement a eu des moments noirs, qu’il ne faut, certes, pas occulter, mais il vaut mieux rester sur les considérations premières pour cerner définitivement l’âme du black métal : celle du rejet d’une société où les futurs musiciens ne trouvaient pas leur place et cacher un réel mal de vivre et l’approche purement musicale, en lutte constante contre l’uniformisation d’un système de production. A ce titre, certaines anecdotes sont croustillantes.

Plus que ça, ce mouvement se teinte d’une véritable déclaration artistique où des liens de référence avec la peinture (Munch), le dessin, la littérature (Tolkien pour ne citer que la plus célèbre influence) peuvent être faits. Il ne faut pas oublier que l’art graphique est incontournable tant au niveau corporel (les célèbres et iconiques corpse paintings, les costumes) qu’autour du disque (certaines pochettes sont admirables). Le black métal se fait total et mérite à ce titre une considération culturelle pleine. Les paroles ne sont en rien des déclarations de haine, la politique étant quasi-absente, mais plus des voyages au sein de mondes imaginaires, du côté sombre de l’âme humaine. La mythologie, les légendes en sont le terreau principal. La géographie particulière de la Scandinavie, toute en froideur mystique, est également présente et vient corroborer des textes plus ouverts qu’il n’y paraît. Le black métal est un exutoire, une fuite vers un monde meilleur, un objet de souffrance, tant artistique que sociale, et un véritable témoignage de la catharsis, même si certains ont dépassé cet enjeu.

Until The Light Takes Us va également plus loin. La récupération en devient le maître mot et la fin du métrage est assez déconcertante. Ce mouvement underground a été repris de manière plus ouverte sinon commerciale et il est dommage de voir un courant aussi radicale se faire reprendre par la culture mainstream. Non pas qu’il aurait dû rester dans l’ombre mais un minimum de respect aurait du être pris pour ne pas tomber dans le ridicule. A ce titre, la dernière performance artistique est assez symptomatique. Les vestiges du passé ont également disparu, tant les lieux que les hommes, et pour certains, le véritable black métal est enterré depuis longtemps. Les bars ont changé, les maisons de disque underground ont disparu et ont été remplacées par des galeries d’art contemporains. Les nouveaux groupes jouent bien trop au petit Satan illustré à outrance quand les instigateurs principaux visent d’avantage à l’ouverture musicale (musique électronique, cold wave). Une pointe de mélancolie nostalgique vient alors innerver le film. Cela lui donne un cachet indéniable, et rend ces hommes encore plus humains.

Objet de fascination-répulsion, le black métal apparaît comme un genre beaucoup plus complexe qu’il n’y paraît. Et en tant que film autant théorique que pratique, Until The Light Takes Us est passionnant. Et rentre aisément dans la catégorie des très bons objets cinématographiques musicaux.

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