Detachment

Tony Kaye suit une trajectoire inhabituelle. En 1999, American History X avait surpris tout le monde par la dignité de son message et la puissance de son interprétation. Le film avait raflé quelques récompenses marquantes (nomination à l’Oscar du meilleur acteur pour Edward Norton, prix de l’Education Nationale). On aurait pu s’attendre par la suite à ce que le cinéaste multiplie les projets de grande ampleur, vampirise les festivals et truste les écrans. Ce ne fut pas le cas. Tony Kaye a préféré s’attacher à de petits projets tellement confidentiels qu’ils ne sont même pas arrivés en France (Penitentiary, Lobby Lobster, Lake Of Fire, Snowblind). 13 ans plus tard, en voici enfin un, hélas sortant dans le circuit confidentiel : Detachment, avec une star, Adrian Brody, et un sujet, l’enseignement.

On reconnaît immédiatement la volonté du réalisateur de prolongée une réflexion sur l’Amérique via son matériau principal. Aux côtés d’acteurs, tous remarquables, du cinéma indépendant (Marcia Gay Harden, Tim Blake Nelson), de têtes plus ou moins connus (Lucy Liu, James Caan, Bryan Cranston voire William Petersen) et de nouvelles têtes, Adrian Brody campe un professeur d’anglais dans une high school de la banlieue new-yorkaise et qui, parallèlement, va aider une jeune prostituée à rebondir dans la vie. Le sujet est casse-gueule au possible tant il suinte la montée sur les grands chevaux du discours poseur et grandiloquent de la bonne conscience et du politiquement correct. D’ailleurs, et ce sont les petites faiblesses du film, le cinéaste n’échappe à une légère tendance moralisatrice et à une mise en image quelquefois trop clippesque collant mal au sujet qui étaient déjà présentes dans American History X. Mais Detachment va vite se montrer sous de meilleurs auspices et s’élever vers des terres intéressantes.

Même si la réalisation possède quelques tares, elle n’en demeure pas moins adéquate dans sa grande majorité. Dès le générique de début, Tony Kaye place son film sous le signe du réalisme. Des entretiens, face caméra, avec de véritables enseignants, inaugurent le film. Ces volontés de diktat de la réalité et de rapprochement à tout prix entre le film et son spectateur auraient pu faire mal. Heureusement, le cinéaste glisse petit à petit dans son film en incorporant Adrian Brody dans une posture identique. Il a donc totalement conscience de son effet et il ne va pas tomber dans les affres d’un réalisme documentaire de bas étage où l’action doit se passer vulgairement devant nos yeux. Son souhait est simple : placer son personnage principal dans son rôle en l’incorporant naturellement au corps enseignant et monter un projet documenté par la réalité mais écrit pour le cinéma. Il rappelle, surtout, que nous sommes devant un film de fiction.

Tony Kaye connaît la théorie cinématographique. Le réalisme pour le réalisme, très peu pour un cinéaste qui refuse la gratuité d’une démarche maintes fois galvaudée qui aurait privilégié une plongée basique, naïve et stupide. Il va donc jouer sur des outils purement cinématographiques pour construire son film, élaborer des personnages et proposer son discours. D’abord, il va penser sa mise en scène en ne tombant pas dans la facilité d’une prise de vue directe, caméra à l’épaule et son sur le vif. En ce sens, il va utiliser la contre-plongée, l’arrêt photographique et le recadrage comme des outils qui vont inscrire les personnages et les actions dans la logique d’écriture de son scénario empathique sans être larmoyant. La mise en scène donne ainsi du corps à un film qui va dérouler naturellement, sans que l’on ait l’impression d’assister à une succession de scénettes sans queue ni tête, défaut principal des « nouveaux » films réalistes. Ensuite, le film possède ainsi un hors champ, un vrai. Ou plutôt plusieurs. Derrière son histoire, Detachment pose des enjeux multiples tant institutionnels (l’évolution de la structure scolaire), familiaux (l’absence de figures parentales, l’incompréhension vis-à-vis de la jeunesse, le trauma du décès), sociaux (la déroute de la jeunesse américaine, la question du suicide) ou médiatiques (la place des médias dans l’inconscient collectif et les comportements). Le film ne veut pas de discours simpliste. Il préfère multiplier les pistes de réflexions, rendant au film une admirable densité, et permet au spectateur d’aborder les tenants et les aboutissants d’une société en perdition. Et cela ne suffisait pas, Tony Kaye englobe ses réflexions sous un cynisme qui annihile tout angélisme. Il refuse ainsi de construire un univers où le spectateur va vouloir – devoir ? – s’apitoyer sur le sort des protagonistes. Si, en plus, le cinéaste propose comme issu la culture et les arts comme instruments de lutte pour survivre dans un monde aseptisé, incompréhensible et fermé, le spectateur peut alors dire de Detachment qu’il est franchement intelligent.

La démarche de Tony Kaye est admirable et prouve une conscience cinématographique salvatrice dans un paysage réaliste généralement dénué d’ambition. Detachment est, également, un film osé car il sort des canons habituels quant à l’enrobage de son discours. Mais il est surtout citoyen car il indigne autant qu’il fait réfléchir sur des thématiques plus que jamais d’actualité.

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