La Taupe

En 2008, Tomas Alfredson avait impressionné avec Morse, sans doute le meilleur film de vampires depuis vingt ans. Un film pudique, intelligent et consciencieux qui mettait en avant un réalisateur auparavant cantonné à des productions TV ou locales. C’est peu dire que l’on attendait avec impatience sa prochaine livraison tant il aurait été décevant de ne pas retourner dans l’univers du réalisateur suédois. La Taupe arrive donc à point nommé avec sa revue de presse impressionnante, son casting quatre étoiles et son matériau solide.

Tomas Alfredson est un cinéaste ambitieux. Son film précédent re-lisait avec brio la figure du vampire et avait laissé dans la tête des amateurs du genre (et pas que) une belle sensation. Pour La Taupe, il rejoue la même partition. Il tente un nouveau genre, le film d’espionnage sans le côté James Bond, adapte John Le Carré connu pour la complexité de ses livres et remet au goût du jour des acteurs en voie de disparition. Si Colin Firth, quand on connaît le succès du Discours d’un roi, et Tom Hardy, qui se balade entre de multiples projets, font figure d’exception, revoir John Hurt et Gary Oldman au sommet de l’affiche et en tant que rôles principaux ravive des plaisirs cinématographiques coupables. Ces stars sont accompagnées d’acteurs britanniques connus mais typiques du syndrome on-ne-sait-jamais-comment-ils-s’-appellent. Cela ne relève pas d’une importance primordiale car ils sont tous très bons. Tomas Alfredson confirme sa capacité aux interprètes à donner le meilleur d’eux-mêmes. Néanmoins, à la vue de son nouveau statut, on est, peut-être, en droit d’attendre un peu plus de Colin Firth qui fait son…Colin Firth. Heureusement, il n’est pas l’acteur par qui passe essentiellement la narration.

Une bonne distribution ne fait pas (forcément) un bon film. Même si celle-ci est de qualité, le film n’est pas le fruit d’une hype puérile et le manque de star bankable peut nuire à un éventuel succès. Dans ce cas, la vision du matériel publicitaire est alors indispensable. Or, il peut faire fuir le spectateur potentiel tant il rend hommage au métrage. La Taupe, en terme de distribution, suggère donc quelques problématiques. Si ces considérations paraissent déplacées, elles donnent néanmoins une partie de l’identité au film. De ce point de vue extérieur, La Taupe est, en effet, intemporel dans le sens où il ne convient pas à notre époque où le marketing en fait des tonnes. Ce questionnement se confirme intérieurement à la vision du film. Il est, en effet, anti-spectaculaire au possible, privilégiant les mots à l’action et une mise en scène posée aux effets survoltés. Le film peut donc décontenancer par sa forme cinématographique. De plus, l’action se passe au milieu des années 1970, donnant au film une représentation obsolète. Les décors font vraiment vieux, les costumes paraissent trop datés et les lumières jouent énormément sur le terne. L’austérité devient la matrice principale du film. Si l’on ajoute à cela un rythme plutôt lent, il est libre pour le spectateur de piquer un petit somme en se revoyant devant un épisode d’une série télévisuelle policière allemande. Ce serait, bien évidemment, dommage.

Le film, derrière cette monotonie, cache pourtant une réelle complexité au service d’un projet. C’est l’écriture, et son corollaire le montage, qui font merveille en premier lieu. Le scénario est passionnant mais c’est surtout le découpage qui impressionne tant il perd le spectateur dans sa mise en espace. En ce sens, cet outil purement cinématographique questionne sans cesse un spectateur qui est obligé de faire appel à son intellect pour suivre la narration. On ne saurait que remercier Tomas Alfredson pour cette démarche revitalisante. Il faut également voir dans La Taupe un prodige de mise en scène où chaque plan est cadré au couteau. Il n’y a que peu de place pour respirer, surtout que La Taupe est un multi clos. Tout se passe à l’intérieur que ce soit dans les Services Secrets britanniques, une chambre d’hôtel, une bibliothèque, un appartement, une maison. Les personnages sont littéralement coincés dans leurs actes, leurs réflexions, leurs situations. Métaphoriquement, ils se retrouvent dans la même situation que le pays qu’ils doivent représenter, la Grande-Bretagne, à cheval entre deux systèmes (les Etats-Unis, l’URSS). C’est d’ailleurs ce dernier postulat qui donne à La Taupe une dimension plus politique qu’il n’y paraît. Alors que l’on pouvait craindre du film d’être un exercice de style, certes plaisant et convainquant quoiqu’un peu vain, la fin surprend en déclamant quelques lignes de dialogues qu’il serait bien incongru de révéler. Disons en quelques mots que Tomas Alfredson remet en cause les principes de supériorité d’une civilisation (la nôtre) qui va droit dans le mur. Pire, elle se pourrit de l’intérieur. En ce sens, le dernier plan est majestueux et parallèlement à la démarche de l’investigateur principal, le réalisateur propose de revenir à des bases saines (certains pourront parler de passéisme ou de paternalisme) pour pouvoir avancer dignement.

Avec La Taupe, le cinéaste suédois ne s’est pas trompé de projet. Il enchaîne même avec un film qui confirme son intelligence cinématographique tant dans la forme que dans le fond. La Scandinavie est définitivement une terre de talents.

 

 

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