Cheval de guerre

Dorénavant, Steven Spielberg est un stakhanoviste. Entre Tintin et un Lincoln déjà en boîte, le cinéaste américain sort sur les écrans Cheval de guerre dont les premières impressions ne sont pas forcément excitantes. Le film fait, en effet, pale figure entre deux projets monstrueux. Tintin a permis au réalisateur de se frotter à un matériau nouveau : la motion capture. Quant à sa biographie du célèbre président américain, c’est un projet qu’il porte depuis longtemps. Cheval de guerre apparaît alors comme une œuvre de commande, basique et sans grand intérêt. Pourtant, ce film va déjouer nos attentes et va se révéler être  majeur dans la filmographie du cinéaste.

Le point de départ est sujet à débat. L’histoire d’un cheval qui se « promène » pendant la Grande Guerre, honnêtement, n’est déjà pas attirante. De plus, chacun est en droit de trouver malsaine la relation entre le maître et cet animal surtout quand Steven Spielberg joue la carte d’un anthropomorphisme fort via une identité propre – il porte un prénom humain, Joey – et un système de relations ouvertement basé sur le dialogue – son maître converse avec lui comme avec un autre homme. Heureusement, le réalisateur balaie très vite ces considérations en faisant du cheval non pas un personnage à part entière mais un vecteur.

Un postulat de départ, tout d’abord : Steven Spielberg a souvent été taxé de réalisateur naïf, au propos fleur bleue et vivant dans un monde où le Bien triomphe toujours du Mal. Pour qui a vu un bon nombre de ses films, ces réflexions sont simplistes et ne rendent pas hommage à la complexité spielbergienne. De plus, rester sur ces a priori ne rendrait pas hommage à Cheval de guerre. Certes, le film va rentrer dans ces logiques, mais il faut d’avantage y voir une propension au cinéaste à développer ses thématiques qu’une volonté de faire larmoyer dans les chaumières. En effet, chaque fois qu’un personnage, véritablement humain cette fois-ci, va être en contact avec le cheval, il va explorer ses sentiments profonds et affirmer son rapport au monde.

Nous pensons, en premier lieu, au jeune Albert. Il est le personnage de départ initial et il est celui qui va dresser le cheval. Au fur et à mesure de sa relation, Albert va entrer dans une logique d’apprentissage, thématique chère au réalisateur. Si, au début du film, il est un jeune adolescent avec des rêves, il va petit à petit s’affirmer en tant qu’adulte et gagner le respect de chacun. De son père, d’abord, quand Albert prend son relais au sein de la cellule familiale. Ce patriarche, blessé tant physiquement que moralement, va également réussir à panser ses propres blessures par procuration en voyant son fils ne pas tomber dans ses propres travers. De sa mère, ensuite, en passant du statut d’enfant à protéger à celui d’adulte capable de tenir ses engagements. Alors qu’elle considérait ce cheval comme une folie, elle se rend compte que l’animal donne lui confiance en lui. Du propriétaire foncier, enfin, en lui montrant que la force de travail a toujours plus de mérite que le pouvoir de l’argent. D’ailleurs, Albert donne une leçon à toute la petite bourgeoisie de son village en étant digne et en refusant la condescendance.

Il s’agit, deuxièmement du grand-père joué par Niels Arestrup pour qui le cheval fait lien avec les siens. La famille, comme toujours chez Spielberg, est éclatée et ne sera, ici, jamais reconstruite. Joey œuvre donc pour un tissage fort de liens familiaux restants. Après l’avoir découvert, la petite-fille s’amuse. Mieux encore, elle comble un manque. Elle peut donc dorénavant assumer son histoire familiale et le monde qui l’entoure. En ce sens, ce vieil homme peut communiquer plus facilement avec elle et lui dire des vérités blessantes qu’il n’aurait, peut-être, pas osé dire auparavant. Elle les acceptera plus facilement et en arrivera même à jouer avec. De plus, le cheval fait acte de devoir de mémoire. En venant prouver l’existence des disparus, il est un moyen de se souvenir des gens aimés autrefois et perdus pour toujours.

N’oublions pas, enfin, le cas de l’officier anglais et de son homologue allemand. En plein de champ de bataille, au milieu des tranchées, il arrive que la guerre s’arrête, du moins celle des armes et en arrive une autre, plus légère. Les deux camps se disputent le cheval de manière ludique et cet amusement permet de faire une pause dans la terreur. Puis vient ce qu’il faut faire, à savoir se réunir pour une cause commune. L’animal est bien le prisme de la réconciliation, de la compréhension, du partage entre les peuples. Steven Spielberg démontre ici son humanisme et son aversion de la guerre et de la barbarie.

Si ces trois types de personnages sont les plus essentiels, il ne faut pas omettre les autres qui réussissent à « toucher » le cheval. Même s’ils ont une place restreinte dans le récit, il n’en demeure pas moins importants car il témoigne de l’universalité des bons sentiments et des bonnes valeurs. Compassion, honneur et honnêteté viennent irriguer le métrage par petites touches étayant ainsi l’humanisme du projet. Les thématiques spielbergiennes sont bel et bien présentes et sont portées à leur paroxysme tant le cinéaste a fait un étalage de l’intégrale de ses réflexions. Mais si Cheval de guerre est un film de son auteur, c’est également grâce à des partis pris formels exigeants.

On le sait, Steven Spielberg a été toujours été un grand admirateur du classicisme cinématographique américain. Cheval de guerre en est une preuve éclatante et évidente. Lui, toujours à la pointe de la forme cinématographique (la caméra à l’épaule d’Il faut sauver le Soldat Ryan, la motion capture des Aventures de Tintin pour ne citer que deux exemples emblématiques), retrouve avec ce métrage le panache des grands maîtres. Les couleurs sont chatoyantes, notamment à la fin où le Technicolor est convoqué, un peu trop violemment d’ailleurs et la musique est symphonique à souhait, l’œuvre d’un John Williams éclairé. Et la stricte mise en scène répond parfaitement de ce référencement. Il faut voir la manière dont sont filmés la campagne anglaise et les personnages qui l’investissent. Avec ses plans larges, parfois bruts, parfois en devenir, et ses travellings latéraux pour une parfaite incrustation de l’homme dans la nature, Spielberg connaît son héritage. La puissance de son hors champ est alors phénoménale et la société est forcément entre de bonnes mains. Mais comme ses personnages, il faut aussi être capable d’arrêter la contemplation et de mettre en marche sa capacité à agir. Sa caméra rapprochée fait alors des merveilles. Que ce soit dans des domaines agricoles ou via le cheval à proprement parler c’est la force du labeur qui est convoquée. Plus que la forme, c’est le discours d’une nature donnant à l’homme sa raison de vivre, son identité et sa fierté dans l’existence qui est également fondateur du cinéma américain et dont le cinéaste reprend les fondements.

Mais la nature n’est pas toujours resplendissante, accueillante et chaleureuse. En utilisant le même type de représentation pour les scènes de guerre, Steven Spielberg nous montre que la différence entre la beauté et l’horreur ne tient qu’à un fil et qu’elles occupent une place égale dans notre monde. Le plus fort reste le fait que le cinéaste s’oublie en annihilant les mises en scène du genre qu’il a utilisé auparavant (notamment la première partie du Soldat Ryan) pour aller vers la simplicité. L’évocation de la guerre n’en devient que plus troublante. Tout est  donc d’une précision mécanique mais le réalisateur arrive à rendre encore plus intéressant ces données en jouant sur le timing des séquences et l’utilisation des décors. Les ellipses et un découpage trop brusque ne sont donc pas à l’ordre du jour car ils auraient mis à mal l’homogénéité du film. Ces problématiques de mise en scène peuvent paraître trop simples tellement elles sont évidentes. Pourtant, peu de réalisateurs les utilisent à bon escient et il faut reconnaître à Steven Spielberg l’énorme mérite de connaître sur le bout des doigts la grammaire cinématographique.

Bien entendu, ces considérations techniques n’occultent en rien le pouvoir de fascination populaire qu’exerce Cheval de guerre. Car il est un film pour tous. Spectacle grandiose, avec ses moments de bravoure, et magnifié par une science rythmique incontestable malgré une longueur, il procure des envolées émotionnelles puissantes grâce à la très bonne direction d’acteurs (Peter Mullan et Emily Watson en tête), à des dialogues pertinents et à des situations simples. Steven Spielberg fait, tout simplement, plaisir à son spectateur.

Cheval de guerre est un pur de film de cinéma car il témoigne de la puissance évocatrice de cet art. Mais surtout, Cheval de guerre un film somme. Thématiques, références et formes n’ont que très rarement été tant maîtrisées chez Steven Spielberg. Et derrière une naïveté apparente, le film entretient en fait un pluralisme équivoque, comme toujours chez le cinéaste. En un film, Cheval de guerre permet donc de cerner le réalisateur, voir mieux, de revenir sur l’intégralité de sa filmographie. Il montre aussi que le cinéaste américain est, finalement, un des derniers géants d’Hollywood.

2 Commentaires

  1. Adorée

    « Steven Spielberg a fait », « Steven Spielberg a pensé » …
    Il ne faut pas oublier que l’idée de l’homme ami avec le cheval ne vient pas de Spielberg mais de Michael Morpurgo qui a écrit le livre « War Horse ».
    (D’ailleurs, le livre entier est vu à travers les yeux du cheval, Joey, d’où son nom humain, pour qu’on puisse plus facilement s’identifier à lui. Le livre étant un livre pour enfants.)
    Spielberg, ému par l’histoire, en a fait un film, et oui, même si le réalisateur est un chaînon important, l’idée et le scénario ne viennent pas de lui.
    Rendons à Cæsar ce qui est à Cæsar.

    Merci.

  2. thibautfleuret

    Ce que tu fais remarquer est bien vrai et je ne dénigre pas le travail du romancier. C’est juste que Steven Spielberg a su faire siennes les thématiques du roman pour les intégrer dans son corpus cinématographique global. Ainsi, elles peuvent être proposées à une optique analytique typiquement spielbergienne. C’est pour cela que je place le cinéaste dans cette position.

    Merci en tout cas pour ton commentaire.

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