Bullhead

Le cinéma belge est en pleine effervescence. Autrefois cantonné au cinéma d’auteur (les frères Dardenne, Lucas Belvaux) et à quelques objets incongrus (C’est arrivé près de chez vous) ou confidentiels (Jan Bucquoy), voici que se profilent avec succès toutes sortes de cinématographies. Récemment, des films comme La Merditude des choses ou des réalisateurs comme Bouli Lanners ont su marquer les esprits. Bullhead fait, bien évidemment, partie de cette nouvelle voie. Repéré dans différents festivals, le film vaut indéniablement un coup d’œil et mérite la reconnaissance publique.

Ce qui fait la force de Bullhead est, en premier lieu, son point de départ. Le réalisateur / scénariste, Michaël R. Roskam dont c’est ici le premier long-métrage, a choisi d’opter pour le polar en milieu rural. Une exploitation bovine, des agriculteurs, une mafia, du trafic d’hormones de croissance sont, en effet, des canevas qui sont rarement montrés au cinéma et qui participent d’un certain sens de l’originalité de la part son auteur. Le spectateur va donc se laisser entraîner, ou mieux encore, se perdre dans un univers qu’il connaît mal pour son plus grand plaisir cinématographique. Mais si par cet acte d’écriture, il prend soin de son public, Michaël R. Roskam n’oublie pas de veiller à la bonne santé d’un discours artistique en pensant son cinéma. En ce sens, il faut reconnaître que le réalisateur connaît les règles du genre, c’est certain. Il va donc s’entourer d’acteurs aux visages cinégéniques et les placer dans des situations certes archétypales mais nécessaires à la bonne tenue du genre (le repas, la surveillance policière, l’indic’, la destruction des preuves criminelles, et cætera). Néanmoins, n’évoluant pas tous au même niveau d’interprétation, ils entraînent des inégalités dans le récit du film où quelques séquences vont être incorporées de manière boursouflée. Heureusement, le cinéaste va savoir rebondir en tachant de représenter au mieux un milieu qui est une donnée essentielle de l’identité des personnages. Il réussit, ce coup-ci, son pari. La ruralité belge est formidablement bien rendue, alternant entre paysages naturalistes, poussées industrielles et virées villageoises. Cette mise en espace englobe le film dans une atmosphère particulière et originale en lançant des touches glauques donnant au film un cachet certain. Ne faisons donc pas la fine bouche devant des approximations, relevant d’avantage de la maladresse que de l’erreur, qui innervent le métrage. Bullhead reste, malgré tout, emprunt d’une identité forte et cohérente.

Mais rester sur ces considérations de genre ne fait pas forcément un bon film. D’ailleurs, Michaël R. Roskam condamne peu à peu son récit policier et ne cherche pas coûte que coûte à caractériser de manière systématique l’éventail de ses personnages. Surtout, il peut ennuyer devant l’étalage des clichés habituels et provoquer une comparaison avec les grands maîtres du polar. Tout cela desservirait le film et le cinéaste le sait. Il va alors glisser vers quelque chose de plus profond, de plus intime, de plus universel en suivant un personnage particulier qui va devenir, petit à petit, le véritable héros : Jacky. Si le croisement des genres entre le polar et le drame se déroule de manière maladroite, au moyen d’un premier flash-back un peu trop abrupt quand d’autres ne sont pas légèrement pompeux en étant forcés et inutiles, le spectateur ne peut que saluer la conscience cinématographique de Michaël R. Roskam. Voici donc un réalisateur soucieux de penser son film en lui injectant de multiples enjeux. Car au-delà du genre du polar, Bullhead est avant tout un film humain.

Grâce à la performance magistrale de son interprète principal, le film plonge dans la tête et dans le corps d’un homme malade, dans un sens plus moral que pathologique. En effet, Bullhead évoque une humanité qui cherche à exister coûte que coûte. Le trauma initial, qu’on se gardera de révéler, est fondateur de cette quête car il a provoqué chez notre héros une perte. Ou plutôt plusieurs. Celle de son enfance, tout d’abord, en prenant conscience que son corps n’est pas immortel. Celle de son statut naturel, ensuite, car il ne sera plus jamais l’égal des autres. Celle de son futur, finalement, car il devra se construire différemment et essayer de grandir malgré des quolibets, des lâchetés, des hontes. Par son corps meurtri et surdéveloppé magnifiquement mis en valeur par des échelles de plans multiples et des effets qui dilatent (flous, ralentis), par un regard perdu suggérant toute sa sensibilité humanisante, par une représentation de son espace privé à la fois triste et fermé évoquant un animal en cage mais où il peut être lui-même, Jacky tente d’être un homme, ou plus exactement un mâle. Il va donc essayer de se le prouver, par des actes tous différents les uns des autres (la séduction, la sociabilité, la violence), quitte à se conduire, paradoxalement, comme une bête. Cependant, étant complètement perdu, la chose n’est pas aisée tant il se retrouve pris au piège de sa condition. Ainsi, les plans de coupe, servant généralement à faire du lien facile entre les scènes, sont ici entièrement au service du propos. Un train qui passe, une porte qui s’ouvre et qui se ferme, une brume s’élevant sur la campagne flamande sont autant de moyens de montrer ce personnage condamné dans son mal-être. Faisant lien entre une nature mélancolique et une civilisation qui lui échappe, le parcours de Jacky ne trouvera finalement que peu d’échappatoire malgré une volonté de tous les instants et un fond touchant et empathique. Ce cheminement sera matérialisé par une séquence finale dantesque où le climax mélancolique sera transfiguré et poussé à son paroxysme par une mise en scène étourdissante.

Bullhead n’est pas un film parfait. Néanmoins, derrière quelques fautes, voici un long-métrage qui respire le cinéma. A ce titre, il faut le défendre, lui et son réalisateur, et espérer que ce dernier arrive à monter de nouveaux projets interpellant encore et toujours nos sensibilités.

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