Martha Marcy May Marlene

Le cinéma estampillé Made In Sundance est schizophrène. La plupart du temps, ce sont des films où les stars viennent s’acheter une conscience artistique, quand ce n’est pas une célébrité autrefois défraîchie se rachetant une jeunesse, qui débarquent sur les écrans. Néanmoins, quelques métrages à très petits budgets, sans têtes d’affiche notables et sous la caméra d’un réalisateur débutant et inconnu, arrivent à faire leur trou. C’est le cas de Martha Marcy May Marlene, réalisé par le jeune Sean Durkin, qui malgré un beau parcours en festivals (nommé à Cannes 2011 pour la Caméra d’Or, le prix Un Certain Regard ou le Prix du Jury Œcuménique, prix de la mise en scène à Sundance 2011) débarque en France avec une certaine confidentialité.

Le grand intérêt de ce type d’entreprise concerne la fraîcheur. En effet, cette cinématographie propose généralement des sujets forts, originaux, iconoclastes. MMMM (pour faire plus court) ne déroge pas à la règle. Le postulat de départ est, pourtant, d’une simplicité désarmante : une jeune fille s’enfuit d’une ferme, échappe à ses poursuivants, appelle une personne au téléphone pour finir par se retrouver dans sa maison. Le spectateur n’en saura pas plus au premier abord mais le film va démontrer une belle complexité par la suite. Il va prendre simplement son temps, donnant des clés de compréhension au fur et à mesure du déroulement, ce qui a pour conséquence d’enrober le projet d’une impression de mystère. Le processus d’écriture est la pièce la plus flagrante de cette volonté. Il procède par une incrustation progressive de flash backs livrant tenants et aboutissants des aventures de l’héroïne. Mais c’est techniquement que le film impressionne tant le montage va être utilisé à bon escient dans la représentation de la temporalité via un faux jeu de compréhension. C’est ce qui va donner corps à l’atmosphère du film. Le réalisateur a la bonne idée de lier ces séquences par un dénominateur commun. Ainsi, il existe une imbrication des éléments pour montrer que le passé et le présent sont irrémédiablement liés. Les actes de maintenant vont trouver une justification dans ceux d’avant. Pourtant, le spectateur ne se retrouve pas rassuré devant cette brume cinématographique. Il manque clairement une grille temporelle, celle précédant les flash backs, comme clé d’analyse. Elle ne sera jamais dévoilée et la conséquence est simple : on ne peut pas juger l’héroïne. En effet, alors que l’on comprend les situations, cette architecture nous fait entrer au cœur même d’un questionnement au sujet du personnage principal. Que fait-elle ? Pourquoi ? Pourquoi ne fait-elle pas ça ? Ne pouvant pas se raccrocher à quelque chose de rassurant, de cartésien, de compréhensif, le spectateur se retrouve désarçonné. La mise en scène corrobore ces partis pris formels. Il se dégage pourtant une impression de frontalité par rapport à la place de la caméra. En ne jouant jamais avec le hors champ, en livrant directement les actions aux yeux du spectateur, on pourrait croire que le film serait immédiatement perceptible. Or, ce dispositif égare car il met face à la complexité du cheminement. Etrange ambiguïté donc que cette représentation, qui fait divaguer les interprétations mais qui sonne comme une véritable réussite pour construire l’identité du métrage.

La contradiction est donc à ce niveau remarquable tout en ne s’arrêtant pas à la dimension plastique. En effet, tout le long du métrage, le spectateur ne va pas savoir arrêter de manière définitive son opinion sur ce qui se trame à l’écran. Tous magnifiés par une grande finesse d’interprétation, les personnages détestables ne sont pas toujours ceux que l’on croit. Si au début, le couple « normal » fait ce qu’il peut pour sauver la jeune fille, la fin devient de plus en plus cruelle et donne au métrage l’étendue de son propos. Surtout, personne ne sait, à proprement parler, où la jeune fille va atterrir. Va-t-elle revenir à son point de départ ? Cela est plausible tant le dernier plan est libre de toute interprétation. Peut-être d’ailleurs que cela lui ferait du bien quand on voit le malaise qu’elle propage autour de ses sauveurs. Pourtant, cette ferme est bel et bien un endroit faussement angélique. Derrière une célébration de la culture hippy (vêtements, loisirs) et même si elle propage des valeurs typiquement américaines salvatrices (le travail de la terre, la proximité de la nature au coeur d’une petite communauté agricole chère à Thomas Jefferson) cette ferme est bien une secte. Le patron / gourou la tient d’ailleurs d’une main de maître. Derrière un faciès et un discours rassurants, il est bien un pur salopard qui ne veut qu’asseoir une domination morale. Il faut voir de quelle manière il hypnotise ses victimes pour les rendre attendrissantes ; il faut voir de quelle manière il fait jouer la culpabilité chez des femmes auxquelles il a fait des choses horribles ; il faut voir de quelle manière il crée des barrières psychologiques entre les personnes dans un combat entre l’infériorité et la supériorité. A l’image du titre, remarquablement bien choisi, tout est fait pour que l’individualité et ses parangons (estime de soi, valeurs et opinions personnelles entre autres) disparaissent au profit du statut d’esclave, où toute identité doit se fondre au profit du groupe.

Hélas, tout n’est pas rose non plus dans la famille d’accueil. Bien sûr, le bonheur d’une retrouvaille est le sentiment qui va, en premier lieu, dominer. Mais l’angélisme n’est que de courte durée. Aider autrui n’est pas si facile quand la patience, la compréhension et l’ouverture ne sont pas au cœur du système et concevoir des efforts demande de la force, du caractère, du courage. Or, quand les difficultés, qui peuvent trouver une profondeur insoupçonnée, augmentent, il est préférable de ne pas les affronter. Pire, il est d’avantage plus facile de s’en débarrasser pour mieux continuer à vivre sa tranquillité ambiante. Il existe donc une certaine forme de lâcheté dans cette société normalisante, certes moins sournoise que dans une secte, mais tout aussi présente. Derrière ce discours sur les ambivalences de deux sociétés contradictoires témoignant d’une vision pessimiste du monde, MMMM peut également se targuer d’aller plus loin dans l’interprétation. Le film en arrive à délaisser le côté psychologique au profit d’une métaphorisation pour se voir comme un miroir de la jeunesse américaine perdue entre un retour aux racines et une avancée dans la modernité.

MMMM est ce qui se fait de mieux dans le cinéma indépendant américain. Autour d’une démarche dérangeante et d’une réelle complexité, le film propose un véritable discours qui provoque un questionnement sur notre monde. Le réalisateur convoque un cinéma consciencieux et il faut l’en remercier. Et derrière l’objet en lui-même, MMMM a le mérite de faire connaître une troupe de nouvelles têtes compétentes à qui il faut prédire le meilleur des futurs.

2 Commentaires

  1. toriyazaki

    Dans le principe, je ne peux pas dire que je ne sois pas d’accord avec tout ce que tu écris mais par contre je trouve que l’histoire tourne finalement assez rapidement en rond. Du coup, au fil des minutes on a l’impression que rien ne se renouvelle, que rien ne vient donner ne serait-ce qu’une once d’émotion à l’ensemble.
    Une belle image sur du papier glacé en somme: beau mais complètement froid.

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