Oslo 31 août

Il faut toujours se méfier des films qui arrivent de Scandinavie. Non pas qu’ils soient dangereux mais bien parce qu’il étonnent. Il y a bien eu, par le passé, des cinéastes respectés qui offrent des métrages défiant les lois du cinéma (Ingmar Bergman pour ne citer que le plus célèbre ou Lars Von Trier depuis une vingtaine d’années). Aujourd’hui, il faut prendre en compte de nouvelles têtes. On connaît Thomas Vinderberg (le choc Festen), Lukas Moodyson (le sublime Fucking Amal) ou Nicolas Winding Refn. Il faudra ajouter Thomas Alfredson (Morse, le meilleur film de vampires depuis longtemps) et Joachim Trier. Oslo 31 août, sa deuxième livraison, se pose comme une claque absolue et se place directement comme un candidat sérieux au titre de film de l’année 2012.

Le début du film, sous la forme d’un found footage, pose le postulat introductif : que s’est-il passé en cette journée ? Des choses générales, d’autres plus intimes. Une chose est sûre, elle a compté. Elle a de l’importance aussi pour Anders. Oslo 31 août va donc se concentrer sur le parcours d’un jour autour de ce personnage principal. Ce dernier, on va l’apprendre, est en fin de cure de désintoxication. Au cours d’un moment de liberté, il va tenter de renouer des contacts avec sa famille, ses amis, son ex-petite amie. Anders va alors se rendre compte que les gens ont changé en son absence. La vie a continué et pour lui, c’est dur de revenir. Une situation d’ancien drogué, le chômage en devenir professionnel, une famille qui se désagrège, des amis qui ont évolués dans leurs situations sont autant de perspectives qui ne permettent pas à Anders de sortir du trou. La chose paraît normale aux vues des difficultés rencontrées et peu de personnes auraient la force de rebondir. Mais le pire n’est pas là car le plus dur vient dans l’extrapolation du parcours du héros. Anders apparaît alors comme un symbole. Derrière les relations entre les personnes, derrière les discours énoncés, derrière les conditions de chacun, suivre ce personnage va faire entrer le spectateur au cœur de questionnements fondamentaux gravitant autour d’un thème : le malaise générationnel. A un croisement de l’existence, toutes les questions sont bonnes à se poser. Mais à quel prix ? Il est évident que tous les protagonistes ne sont pas au mieux. Construire une vie de couple, changer de statut, vouloir rester dans une naïveté adolescente nostalgique, exercer une profession qui plombe la vie de tous les jours, sentir son corps vieillir sont au cœur d’une génération. Le film parle des trentenaires tiraillés entre plusieurs feux et qui se retrouvent, ainsi, complètement perdus.

Toutes ces problématiques rentrent directement au cœur du spectateur grâce à un dispositif pertinent et immersif. La première partie du film joue clairement la carte du réalisme. Caméra à l’épaule pour être au plus près des interrogations, le cinéaste suit le trajet d’Anders dans une quête de la vérité. Oslo 31 août prend alors aux tripes, notamment à celles du spectateur trentenaire qui ne peut que se reconnaître dans les parcours des personnages. Mais Joachim Trier ne veut pas se contenter d’une proximité très (trop ?) facile, tare majoritaire du cinéma réaliste. Ce dernier n’est pas une succession de séquences prises sur le vif, à l’image tremblotante, au son direct et au montage linéaire. Il va donc irriguer son métrage de petites trouvailles malines qui vont montrer ses connaissances théoriques et sa capacité à réfléchir le Septième Art. Si Joachim Trier fait preuve d’une science du détail parlant aux trentenaires, il joue surtout sur des enjeux purement formels. Ainsi, le son, généralement en prise directe, va parfois contaminer le mental d’Anders avec un cas précis : la musique. Celle-ci, majoritairement de style electro-pop, offre au film un habillage mélancolique qui correspond parfaitement à l’état d’esprit non seulement du héros mais aussi de tous les personnages. Mieux encore, les séquences proposent un véritable hors champ comme les grands maîtres du réalisme savent le faire. On pense notamment au mouvement néo-réaliste italien qui convoquait le communisme et l’après-guerre derrière une caméra à l’épaule posée dans la rue. Cela se retrouve, par exemple, dans cette fabuleuse séquence entre Anders et son meilleur ami. Les conversations évoquées sont entourées d’un sens fort de l’ellipse. Les deux hommes changent de lieux, de sujets tout en ayant un point d’accroche commun : ils ne savent plus qui ils sont. Le hors champ est ici générationnel car tout le poids de leur condition plane sur les deux personnages. Puis, petit à petit, le film va dériver, délaissant le réalisme pur jus pour aller vers des séquences plus « normales ». Voici une preuve supplémentaire d’intelligence de la part du réalisateur qui sait qu’il ne faut pas s’enfermer dans un seul genre sous peine de plomber son métrage. Après le questionnement, le spectateur se retrouve alors plongé dans un parcours plus linéaire. Après avoir compris les protagonistes au plus profond d’eux-mêmes, le film va suivre un cheminement de pure fiction, avec des « aventures », des nouvelles situations, des actions. Si ce changement formel aère, il ne faut pas penser, non plus, qu’Oslo 31 août va s’égayer. Bien au contraire, chaque nouvel acte va poser une pierre dans la déconstruction du héros. Jouant ce rôle de fédérateur générationnel, Anders entraîne avec lui tous ceux qu’il a croisés. Et même si ses acolytes ont la force de subsister, Anders, lui, n’en peut et n’en veut plus. Comme un symbole, il va prendre sur son dos le poids des autres. La chute est alors inéluctable. Surtout, derrière les magnifiques plans du film, une boucle apparaît, enfermant de manière définitive ces jeunes gens dans un tourbillon de questionnements.

Avec Oslo 31 août, Joachim Trier pose un portrait, dur, cruel mais réaliste. Plus qu’un constat, le métrage est une plongée qui montre tenants et aboutissants d’interrogations fondamentales. En comprenant cette génération au plus profond de son (mal)être, il est bien l’un des seuls à l’évoquer de manière sensible, pudique et consciencieuse. Mais surtout, le cinéaste propose un film vrai, dénué de considérations mercantiles, roublardes et faussement identitaires.

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