Elena

Le Retour avait impressionné en 2003 avec sa flopée de critiques élogieuses et sonn Lion d’Or à la Mostra de Venise 2003. Que faire après un tel succès journalistique et une célébration du monde artistique ? C’est la question qu’a dû se poser le réalisateur russe Andrei Zviaguintsev. En 2008, il avait tenté avec Le Bannissement de retrouver les dithyrambes mais sans grand enthousiasme. Elena se veut être une volonté de retrouver le succès.

Avec ce dernier film, le spectateur reconnaît immédiatement la patte du cinéaste avec sa thématique familiale, son ambiance austère et sa mise en scène minimaliste. Beaucoup diront que le film ne respire la joie. Pourtant, malgré cette froideur, le spectateur ne doit pas être rebuté car il est indéniable que le métrage possède une véritable identité cinématographique. Le personnage titre est une femme, aide à domicile chez un bourgeois, qui doit également prendre sous son aile la famille de son fils. Le spectateur reconnaît, ici, la vision du monde propre à l’art russe dans une représentation des milieux bourgeois et prolétaire. La grande force du métrage réside donc dans ce rapport entre les conditions des deux milieux. Néanmoins, le cinéma russe a évolué, tout comme le pays et une lecture marxiste paraîtrait obsolète. Par sa mise en scène, le cinéaste va les mettre sur un pied d’égalité. Les cadres sont soignés, précis, les mouvements de caméra quasi inexistants. L’objectif est clair : les personnages, où qu’ils soient et peu importe ce qu’ils sont, se retrouvent enfermés dans leur condition. Il y a trop de géométrie chez le bourgeois et trop d’irrégularité chez le prolétaire pour que les personnages puissent s’en sortir. Andrei Zviaguintsev ajoute à son film une collaboration de choix puisque Philip Glass vient participer au film. La musique contemporaine et répétitive du compositeur étaye la vision claustrophobe du projet. La représentation peut donc impressionner par sa qualité intrinsèque. Elle peut aussi lasser en étant qualifiée de pompeuse et hautaine. Ainsi, certains spectateurs pourront regretter une longueur excessive des plans, un sens du rythme qui peut endormir ou une fin qu’y arrive péniblement. Cette démarche rend compte d’un réalisateur qui se regarde filmer en poussant à son paroxysme sa démarche artistique. Andrei Zviaguintsev sait qu’il fait de l’art. Peut-être un trop.

Mais Elena va commettre l’irréparable. En voulant aider coûte que coûte sa famille, l’héroïne va trahir une confiance. Pourtant, au regard de la situation, le spectateur supporte cette femme à qui l’on en demande trop. Elena se retrouve devant un dilemme cornélien, coincée entre deux types de personnes différentes mais qui ont de l’importance à ses yeux. Mais derrière cet acte et ses réminiscences, le cinéaste va oser un propos iconoclaste. La classe ouvrière ne fait plus rien pour sortir de sa condition, n’entre plus dans une logique de lutte et surtout n’évolue pas. Elle se laisse aller dans une complaisance misérabilisme et ne fait rien pour s’en sortir. Pire, elle n’a pas honte de quémander l’aumône de manière la plus sournoise et cynique possible. On est loin d’une vision du prolétariat digne, résistant et engagé cher à Eisenstein par exemple. Le spectateur aurait dû être saisi par l’empathie émotionnelle car il a généralement et naturellement envie de défendre les « faibles », d’être du côté de personnages l’on voudrait aimer. Ce n’est pas, ici, le cas tant on peut être révolté par la bassesse de ces gens. Elena devient alors un film assez dérangeant car le spectateur n’est pas habitué à ce genre de traitement malveillant.

Heureusement, Andrei Zviaguintsev ne cède pas à la fausse provocation car tout le monde va être mis sur un pied d’égalité dans la médiocrité humaine. La classe supérieure, en effet, n’est pas mieux lotie. Alors qu’on aurait pu prendre sous notre aile bienveillante cette personne âgée qui se fait racketter émotionnellement, elle s’avère dotée d’une caractérisation douteuse. Le fait qu’elle ne veuille pas, à tout prix, aider autrui peut être compréhensif si le spectateur réfléchit sur le comportement des demandeurs. Néanmoins, son hors champ est largement discutable car il remet en cause l’empathie intellectuelle. Jamais on ne saura les origines de sa fortune. Le cinéaste en fait clairement un oligarque décomplexé et sûr de son pouvoir. Là où le bât blesse, c’est que ces personnes sont souvent identifiées comme responsable de la chute de la nouvelle Russie. Comme peut le dire sa fille, le bourgeois ne pense qu’à l’argent au détriment de l’humain. La classe dominante ne rentre pas dans une logique collective et préfère son propre petit confort à celui de tout un pays.

Le cinéaste déjoue donc nos attentes dans la représentation des personnages en les enrobant d’ambiguïté et en bousculant les clichés de caractérisation. Finalement, via ces rapports différents, le film évoque des luttes de classes qui n’existent plus et qui faisaient la gloire de l’utopie russe. Et derrière cette situation, c’est tout une nation qui se cherche une nouvelle identité sur l’autel de la modernité. Ce portrait acerbe de la Russie ne serait rien sans une interprétation de grande qualité qui donne au métrage son caractère troublant. Le spectateur comprend les situations de chacun sans trop les juger mais toujours en les analysant. Le cinéaste prouve par la même occasion sa capacité à diriger des acteurs et à leur donner des lignes de dialogues cohérentes.

Elena est un film ambigu dans son message, ce qui est définitivement de bon augure, mais aussi dans son rapport au spectateur où la démarche trop artistique peut se retourner contre elle-même. Cette dernière impression ne fait pas d’Elena une œuvre définitive comme peut l’être Le Retour, définitivement le meilleur du réalisateur. Mais le film d’Andrei Zviaguintsev a le mérite de proposer une réflexion intéressante sur un pays qui se déconstruit au fur et à mesure. C’est ce qui fait sa force.

Laisser un commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l'aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion / Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l'aide de votre compte Twitter. Déconnexion / Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l'aide de votre compte Facebook. Déconnexion / Changer )

Photo Google+

Vous commentez à l'aide de votre compte Google+. Déconnexion / Changer )

Connexion à %s