A l’ombre de la République

Stéphane Mercurio est une engagée. Ce statut se retrouve non seulement dans son parcours professionnel (elle a été rédactrice en chef du journal La Rue) mais également dans sa filmographie. Réalisatrice de nombreux documentaires sur des sujets qui interpellent (A côté, Mourir ? Plutôt crever !), elle propose à chaque fois un discours iconoclaste. Son dernier film, A l’ombre de la République ne déroge pas à la règle.

La cinéaste aime l’univers carcéral, A côté ayant pour cadre la prison des hommes de Rennes. Néanmoins, A l’ombre de la République ne va pas jouer la carte de la redondance. Pour elle, et cela paraît évident, ce monde est un miroir de notre société. En effet, le film prend un angle d’attaque différent, comme si elle souhaitait parcourir de manière exhaustive les enjeux de ce milieu dur. En suivant le Contrôle Général des Lieux de Privation de Liberté, c’est bel et bien une vision institutionnelle qui est convoquée. Ce groupe apparaît alors comme fondamental. Il est légitime de croire au bien fondé de la mission du CGLPL. La France étant en théorie un ardent défenseur des droits de l’Homme, les prisonniers, malgré leurs fautes, doivent recevoir de bons traitements. Surtout, ses membres font preuve d’une indépendance, d’une compassion et d’une réflexion bienvenues. Recueillant des témoignages au plus près de la source, militant pour une justice fiable et efficace, croyant aux principes cruciaux d’une démocratie, les contrôleurs sont des outils au bon fonctionnement de nos institutions. Mais derrière le travail institutionnel, il y aussi l’humain. Ecoute, aide, compréhension sont au cœur du projet du CGLPL. Ce dernier a donc également pour vocation de cultiver la vie, peut-être l’espoir, quand elle pourrait être absente. La France a, ainsi, besoin de ces hommes et de ses femmes Peu médiatisés, ils font un travail de l’ombre remarquable. A l’ombre de la République a ce premier mérite, celui de faire connaître ces travailleurs et leurs missions.

Stéphane Mercurio ne s’arrête pas là car elle va doubler son enjeu de représentation en allant de l’autre côté des barreaux. Ici, ce sont les prisonniers qui sont entendus en proposant des discours sur les nombreux dysfonctionnements pratiques, législatifs et judiciaires. Néanmoins, malgré les difficultés, ils vont savoir rester dignes. En effet, ces individus ne vont pas se cacher derrière leur condition. Ils ont pleinement conscience de leur statut et ils l’assument. Cette démarche est d’autant plus « normale » que ce comportement est la matrice essentielle de la filmographie carcérale. Bien sûr, il faut aussi prendre en compte le fait que la réalisatrice a parfaitement choisi sa distribution et a élaborer un gros travail de montage. Le plus intéressant ne trouve finalement pas à ce niveau. Ce qu’il faut prendre en compte, c’est que les entretiens théorisent la démarche documentaire. La cinéaste choisit de ne pas être exhaustif et préfère émettre un point de vue fort. Tant mieux, c’est ce que l’on demande à un réalisateur de documentaire. Nous sommes bien loin d’une identité propre au reportage télévisuel, condescendant, misérabiliste, vulgaire et racoleur.

Derrière ces aspects humains, A l’ombre de la République convainc également par sa mise en scène. Elle participe pleinement à la construction du propos et, surtout, interroge une condition, le devenir mortifère. Le premier et le dernier plan sont, à ce titre, pleinement réfléchis. En effet, ils se répondent parfaitement en enfermant, non pas le prisonnier mais l’Homme dans ce lieu de privation. Entre ces deux partis pris, le dispositif tout entier va jouer une carte intelligente, maligne et réflexive. Ainsi, la caméra joue sans cesse sur le flou, signifiant par la même occasion la frontière entre vivant et mort. La réalisation cinématographique est, surtout, entrecoupée par des photographies au cadre évocateur. Si cette dernière donnée convoque de manière franche le cloisonnement, un aspect théorique puissant est à relever. En effet, comment ne pas y voir une convocation de Roland Barthes ? La démarche photographique pose, ici, un constat où le prisonnier en tant qu’objet a eu une existence. La conclusion est simple : les discours énoncés par les protagonistes sont véridiques. Pire encore, la temporalité d’une photographie implique forcément le passé. Le prisonnier ne possède donc plus cette lumière vivifiante. Et derrière lui, l’Homme est plus qu’enfermé. Il s’efface, tout simplement. Il est remplacé par l’animal dont la sémantique est employée par les interlocuteurs eux-mêmes. Personne ne peut sortir indemne d’une prison et Stéphane Mercurio en est persuadée. Son film dresse un bilan dramatique. La prison comme lieu de vie ? Pas si sûr.

A l’ombre de la République est un documentaire consciencieux, autant dans son discours que dans son dispositif. Il émeut, provoque la réflexion et change notre regard. Surtout, il nous fait comprendre que la vie est au-dessus de tout. Le film, en cette période cruciale, apparaît comme nécessaire et citoyen et rappelle qu’il n’y a pas de faux débat.

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