Cloclo

Le cinéma français commence sérieusement à se pencher sur le genre de la biographie filmée. De nombreux films sont sortis récemment sur les écrans. C’était parfois même un peu trop quand des projets similaires se sont concurrencés à peu de temps d’intervalle (les deux Coco Chanel). Cloclo est clairement dans cette lignée. Mais la curiosité était palpable, non pas pour la personne évoquée, mais pour le réalisateur Florent Emilio Siri que l’on n’attendait pas à la tête d’un tel film.

Le cinéaste français a toujours été au cœur de projets ambitieux. Nid de guêpes avait impressionné par sa maîtrise technique quand L’Ennemi intime osait un sujet tabou, la Guerre d’Algérie. Il fallait donc un metteur en scène de ce calibre pour conduire un biopic qui sorte des sentiers battus. Autant le dire tout de suite, Florent Emilio Siri était l’homme de la situation et a réussi, presque haut la main, son pari. Si Cloclo passe par des moments parfois archétypaux, le film fait définitivement d’une autre catégorie. Pourtant, le début du métrage aurait pu faire peur, au premier abord. Il est vrai que la jeunesse de Claude François témoigne d’une linéarité peut-être trop facile. Le trauma initial, la famille qui se désagrège et les débuts difficiles et le retour sur la fin du métrage sont autant de situations vues et revues dans ce type d’entreprise. Heureusement, ces moments n’ont pas l’air de trop intéresser le réalisateur, du moins pas de la manière dont on le croit. En premier lieu, sur les deux heures et demie du film, cette partie ne tient qu’une place mineure en terme de temps. Et s’il faut passer par ce cheminement, c’est moins pour comprendre le personnage que pour introduire son film et accompagner le spectateur. En développant des motifs visuels, en ajoutant petit à petit ses partis pris formels, Florent Emilio Siri donne au fur et à mesure des clés de compréhension quant à sa réalisation. Une fois passée cette première partie, le cinéaste va pouvoir enfin plonger dans les sujets qui l’intéressent.

Mélanger forme et fond, voilà ce que le cinéma consciencieux doit être pour s’intégrer dans une optique totale. Le cinéaste, et le spectateur, le savent, surtout quand on remarque que ses longs-métrages précédents souffraient d’un manquement. Il n’a donc pas envie de réitérer ses erreurs passées et va s’engouffrer de manière impressionnante dans le projet. Ce qui frappe premièrement, c’est que le film atteint une sorte de perfection formelle autant dans l’infiniment petit qu’à plus grande échelle. Le moindre détail fait étalage d’une grande maîtrise. Ainsi, la direction artistique est d’une immense précision. Les costumes collent littéralement à des acteurs convaincants quand ils ne sont pas habités, Jérémie Rénier en tête. Quant aux décors et aux accessoires, ils enveloppent parfaitement l’image jusqu’à ses moindres recoins et dans une évolution constante. Le film vit, littéralement, devant les yeux du spectateur. Ce dernier plonge ainsi facilement dans cette reconstitution du passé sans le moindre effort. Mais là où Florent Emilio Siri frappe fort, c’est dans l’utilisation du son. La musique conduit les images et ne prend jamais le rôle d’illustration. Elle fait partie intégrante du récit. Le spectateur comprend alors pleinement les paroles d’un chanteur souvent vilipendé pour sa légèreté quand ce n’est pas sa crétinerie. On n’attendait pas Florent Emilio Siri à un tel degré de précision. Il a relevé le défi avec brio. Par contre, il fallait surtout reconnaître la patte du réalisateur dans l’utilisation de sa caméra, de peur que Cloclo ne devienne qu’un vulgaire film de commande expédié à la va-vite par un quelconque yes man. Cette peur est rapidement évacuée. La stricte mise en scène est grandiose et offre tout ce qu’une caméra, et un technicien doué, peuvent faire. En addition, la photographie, parfaite, enrobe le film dans une lumière artificielle et euphorisante. Cette flamboyance de l’image propose définitivement du spectaculaire. Au final, tous les éléments de représentation s’imbriquant parfaitement, l’esprit totalisant de Cloclo est en place. Le spectacle est au rendez-vous et le spectateur écarquille les yeux à chaque instant.

Si la représentation est juste, excitante et impressionnante, Cloclo n’oublie pas d’être responsable d’une vision de fond. Là aussi, le cinéaste touche juste et c’est une nouveauté. Florent Emilio Siri prend une autre dimension en ouvrant son formalisme vers des terres émotionnelles, réflexives et profondes. En effet, le film n’est pas une hagiographie qu’il faut prendre au premier degré. Bien sûr, le spectateur plonge au cœur de la vie de Claude François, le film étant suffisamment sérieux pour que les deux fils du chanteur soient producteurs et que l’un des biographes soit conseiller technique. Néanmoins, le projet du cinéaste est clair et défini. Derrière le constat biographique, Florent Emilio Siri préfère plonger dans la nature humaine. En effet, chacun peut se reconnaître chez Claude François. Le film se penche alors sur un homme pétri de doutes, en manque constant de confiance, paranoïaque, tyrannique. Cet homme n’est pas exempt de tout reproche. Néanmoins, il faut également rendre compte que le personnage principal cherche constamment à rebondir. Surtout, dans son rapport à ses admirateurs, nous pouvons y voir une ouverture vers l’Autre dans la générosité et la proximité, valeurs humaines fondamentales. Le cinéaste plonge ainsi dans la complexité de l’Homme où les extrêmes sentimentaux font souvent partie de la vie de tous. Dans sa réalisation, Florent Emilio Siri fait tout pour faire ressentir ces optiques car le spectateur ne suit donc plus Claude François en tant qu’artiste. Il existe, de ce fait, une volonté de ne pas être exhaustif dans son parcours. Des moments de la vie du chanteur sont, par exemple, complètement oubliés. Certaines ellipses sont, à titre, très bien choisies. Il y a les mouvements de caméra, ensuite, qui traduisent parfaitement les turpitudes d’une vie. Par des plans séquences d’une technicité étonnante, le cinéaste convoque la grandeur d’un homme que certains voyaient petit. Il y a, par la suite, la construction de l’image. La largesse des plans rend parfaitement hommage à l’incrustation de l’homme dans son milieu, qu’il soit spatial ou humain, et cherche à comprendre les actes. Enfin, avec très peu de gros plans, le film est d’une grande pudeur qui exclut toute empathie fanatique. Cloclo vise donc, et définitivement, la réflexion sur la condition humaine.

Cloclo est donc une biographie différente. En n’étant pas un outil de célébration car portrait d’un homme plus que celui d’une star, le film offre avant tout un point de vue. Techniquement dans la cour des grands, Florent Emilio Siri réussit son pari. Bravo à lui !

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