Nouveau départ

Cameron Crowe est l’une des valeurs sûres du cinéma américain. Ni trop commercial, ni trop indépendant, le réalisateur a su faire son trou avec des projets parfois à la solde de l’industrie hollywoodienne (Jerry Maguire, Vanilla Sky, tous deux avec Tom Cruise), parfois personnels (Singles ou Presque célèbre, définitivement son chef d’œuvre). Ce dernier film, Nouveau départ, est l’exemple parfait de cette trajectoire cinématographique, entre réunion de stars (Matt Damon, Scarlett Johansson) et sujet intime, le changement de vie d’une famille meurtrie.

Le point de départ du métrage vient de ce postulat et Cameron Crowe l’intègre directement sans sourciller. Matt Damon (Benjamin) et sa petite famille, un fils de 14 ans (Dylan) et une petite fille (Rosie), sont en deuil de la mère et ils ont chacun du mal à se reconstruire. L’adolescent est mal dans sa peau, Rosie demande des informations spirituelles sur sa maman et le père ne sait plus comment gérer ses enfants et la possibilité d’une nouvelle relation amoureuse. Journaliste aventurier, Benjamin doit faire des choix pour rebondir. Sur un coup de tête, il va être drastique. Il décide de quitter son travail, sa maison, sa ville pour prendre en main un zoo sur le point de fermer en plein milieu de la nature. Ce changement de cap n’est pas anodin. En effet, nous retrouvons ici un système de valeurs typiquement américain. Le réalisateur le sait et le personnage principal également quand il convoque lui-même « une aventure purement américaine ». Ainsi, pour rebondir, tout bon américain doit prendre la route dans la pure logique de la Frontière. Ici, le road movie n’est pas convoqué mais la figure de mouvement reste quand même présente. En dehors de la notion de genre cinématographique convoqué, le déplacement est d’autant plus important dans l’imaginaire collectif étasunien qu’il permet de s’affranchir du passé, de se construire une nouvelle identité. De plus, la famille passe de la ville à la nature, ce qui est, là aussi, un élément primordial. Les lignes de fuite qu’elles proposent permettent à ces habitants d’envisager le futur avec sérénité car l’horizon, dégagé, n’est plus obstrué par de quelconques murs ou bâtiments. Enfin, la nature œuvre pour un rapprochement entre les hommes car elle engage une réflexion de leur part sur leur statut, une tranquillité qui fait qu’ils apprennent à mieux se connaître pour construire ensemble une meilleure société.

Dans cette logique, un cinéaste qui convoque l’esprit américain de la nature doit éclairer sa mise en scène adéquatement. Si les plans de coupe sur les animaux sont nombreux, nous pouvons regretter que Cameron Crowe n’ait pas suffisamment joué la carte de l’horizontalité. Ainsi, les plans d’ensemble incrustant les personnages dans l’espace investi, les mouvements de caméra qui rendent grâce à la nature élargie ou les cadrages jouant sur l’infini du hors champ ne sont pas légion. Cela est bien dommage, surtout quand on sait que le cinéaste avait réussi ce pari formel dans Presque célèbre. A contrario, et c’est là une réussite, la ville et ses corollaires sont toujours filmés au plus près. L’urbain se résume à une seule rue et les intérieurs, que ce soit le bureau ou la maison, sont des figures de l’enfermement. Ces lieux ne sont pas aérés car les fenêtres sont rares et les autres artères absentes. Toutes les formes d’échappatoires, qu’elles soient physiques ou mentales, sont difficiles d’accès. Avec un tel sentiment de claustrophobie, la famille américaine ne peut donc pas se reconstruire. Enfin, la cité n’est, d’ailleurs, jamais nommée explicitement. Cet anonymat pose la ville comme un symbole conceptuel et non comme une entité particulière ce qui a pour conséquence de rendre la démarche encore plus forte. Nous sommes ici dans un parfait contrepoint de la nature et dans la continuité de cette logique naturaliste qui veut la ville soit le vecteur des formes non américaines. D’où cette fameuse nécessité du mouvement.

Ce parti pris d’engager la démarche de cette famille via les principes fondamentaux de la civilisation américaine est la grande force du film. Mais les qualités ne s’arrêtent pas là. Le réalisateur est connu pour son amour inconditionnel de la musique, et plus particulièrement du rock and roll, son autobiographique Presque Célèbre est là pour nous le rappeler. Les bandes originales de ses métrages sont toujours réussies et stimulantes. Nouveau départ ne déroge pas à la règle. Surtout, elle contribue au discours sur le pouvoir de la nature. Il est vrai que convoquer le fantastique groupe islandais Sigur Ros, déjà présent dans Vanilla Sky, fait figure de parfait enrobage de ces images grâce à leur musique aérienne. Mieux encore, Jonsi, le leader de cette formation, est crédité à la musique. Cameron Crowe a, en effet, utilisé un bon nombre des créations solo, toutes aussi voltigeuses mais peut-être plus acoustiques, du musicien. Surtout, certains titres de Jonsi sont utilisés comme véritable leitmotiv pour amorcer des situations ou pour les conclure. En combinant les deux styles de musique et en jouant la carte du lien entre image et son, le réalisateur engage résolument son projet artistique dans une démarche globale et cohérente. Le reste de la musique utilisée est de la même qualité entre Bon Iver et Neil Young. De plus, le cinéaste ne se prive pas pour se faire quelques menus plaisirs en cadrant, au détour d’une image, des posters ou des flyers. En insérant ces aspects que l’on pourrait croire mineur, Cameron Crowe investit en fait le film et rappelle au spectateur qui croyait à la commande la démarche personnelle de ce Nouveau départ.

Néanmoins, le film peut irriter. La plongée dans la civilisation américaine est certes passionnante mais pour le non-initié, Nouveau départ peut ressembler à une bonne guimauve dégoulinante de bons sentiments où les dialogues frisent la naïveté, pour ne pas dire la débilité. Ainsi, tout le monde va arriver à se reconstruire, la famille va se retrouver soudée, le zoo va rouvrir et le succès sera au rendez-vous. En un mot, le happy end est de circonstance dans un récit cousu de fils blancs. Bien entendu, cette logique ne va pas plaire aux cyniques, aux défenseurs du politiquement incorrect et autres ardents de l’humour noir. Mais elle est tellement inscrite dans l’ADN même du film qu’elle en devient compréhensible. Dès la première image, avec cette voix-off du jeune adolescent et la bonne tête de Matt Damon, le spectateur sait ce qu’il va se passer et de quelles manières cela va arriver. Le cinéaste, en fait, ne parle pas à ses possibles détracteurs mais à la bonté inhérente présente en chacun de nous en essayant de redonner une confiance perdue . Nouveau départ est en fait un film anti-crise, à voir au premier degré et qui vient nous rappeler qu’il existe des possibilités de se sortir du marasme ambiant si on y met un petit peu de bonne volonté, si on est solidaire, si on est ouvert, si on est courageux ne serait-ce que « vingt secondes », si on voit, finalement, le monde de manière positive.

Derrière ses belles qualités, Nouveau départ n’est pas sûr de plaire à tout le monde à cause de sa volonté absolue de réconforter le spectateur. Pourtant, on aurait tort de se priver d’un tel exercice de bonne volonté pour sauver ce qui peut encore l’être : l’humain.

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