Le Grand Soir

Ce qui est sûr, c’est que lorsque sort un film du duo génial et taré made in Groland Benoit Delépine et Gustave Kerven, le spectateur ne rentre pas dans les tranchées d’un cinéma français traditionnel, d’où une certaine forme d’excitation à l’annonce de la sortie de leur nouveau métrage. Surtout que leurs précédentes livraisons avaient réussi à attirer public et critique. Présent au dernier Festival de Cannes, Le Grand Soir ne va sans doute pas rameuter de nouvelles têtes mais il va quand même faire plaisir aux habitués.

Ce dernier film s’inscrit parfaitement dans la continuité thématique des deux réalisateurs. Des personnages rebelles, des espaces vides de sens (ou saturés, c’est selon), des situations bordeline et des discours salvateurs sont toujours au cœur du projet filmique. Benoît Delépine et Gustave Kerven ne veulent pas faire du cinéma politiquement correct. Ils sont surtout dans la défense des petites gens, de la majorité silencieuse qui crève en silence, des personnes qui se font flouer par les puissants, de ceux qui n’osent pas vivre leur pleine identité. Les cinéastes font clairement du cinéma prolétaire, au sens marxiste du terme, tant ils pissent sur la classe dirigeante. En ces temps de crise, on ne saurait que les remercier de soutenir le spectateur lambda dans sa vie de tous les jours. Mieux encore, ils nous pousseraient parfois à prendre les armes et à envoyer tout bouler, tel un véritable appel aux insurrections civile et civique.

Si Le Grand Soir appartient à la même famille discursive, le film apporte néanmoins un petit quelque chose en plus dans son enrobage. En effet, le début du film plonge dans un genre qu’ils n’avaient pas encore traité. Si le road movie est généralement à l’ordre du jour, ce film fait davantage figure de western. Il faut voir de quelle manière sont traités les décors de cette gigantesque zone commerciale. Les bâtiments ressemblent à ceux d’une petite ville de l’Ouest, alignés le long d’une artère principale que les personnages arpentent en long, en large et en travers. Quant au nœud scénaristique, il ressemble à s’y méprendre à ce type de cinéma. Not, le personnage interprété par un Benoît Poelvoorde au top de sa forme, est bien celui par qui la société autrefois cadenassée va pouvoir se libérer du joug d’une tyrannie certaine. Nous retrouvons ici une certaine logique dans le fonctionnement du film. Le western s’étant toujours engagé pour la défense des classes modestes et des marginaux au détriment de l’élite et de la normalité, il est donc normal de retrouver une telle convocation cinéphile. Les cinéastes apparaissent alors comme des auteurs consciencieux, connaisseurs et conscients des multiples enjeux qu’un tel cinéma peut proposer.

Pourtant, Le Grand Soir n’arrive pas à entrer dans le positivisme du western classique. L’électrochoc escompté s’assagit vite dans une société immobiliste. A ce titre, le métrage flirte avec la mélancolie, la nostalgie voire la dépression. Not, en bon punk qu’il est, en n’a rien à foutre de tout sinon de vivre sa vie comme il l’entend et d’emmerder la société. Il entraîne dans sa roue son frère, vendeur minable dans un magasin de literie accroché à sa femme et à sa fille. Mais un pétage de plomb plus tard, celui-ci va se retrouver licencié, divorcé, esseulé. Tous les deux, ils vont essayer de réveiller la société consumériste tant bien que mal et en osant des situations graves. Certaines images du film qui en ressortent sont bouleversantes, presque gênantes tant elles sont révoltantes. Quant aux dialogues, ils sont généralement justes et savoureux. En mélangeant colère, politique, tendresse et humanisme, Benoît Delépine et Gustave Kerven veulent bien nous montrer que les rebelles ne sont pas toujours bas du front, que leurs causes sont justes et leurs comportements légitimes. Les cinéastes ont d’ailleurs bien fait de filmer frontalement les personnages et les situations. Ici, pas de composition optimale des plans, pas de stylisation outrancière mais une caméra souvent prise à l’épaule pour une meilleure urgence du discours.

Cependant, Le Grand Soir souffre des travers habituels des films précédents des réalisateurs. Le rythme n’est pas toujours maîtrisé, la faute à un scénario parfois creux qui laisse les deux comédiens en roue libre. Si leurs numéros respectifs sont assez réjouissants, le métrage tourne quelque peu en rond car le spectateur au du mal à trouver un début et une fin dans les actions. Quant à certaines séquences, elles n’arrivent pas toujours à s’insérer dans la continuité du récit. Non pas qu’elles arrivent comme un cheveu sur la soupe car elles participent de la nouvelle caractérisation des personnages, surtout celui d’Albert Dupontel, mais elles ne rentrent pas dans une linéarité qui aurait pu être bienvenue. Néanmoins, et paradoxalement, ce parti pris de construction donne de l’identité à un film qui veut rompre avec les sentiers battus. Il ne faut donc pas y voir un défaut majeur mais plus une surprise dans la représentation cinématographique classique. Finalement, là aussi, la logique de l’iconoclaste est respectée.

Le Grand Soir est un film typiquement delépino-kervenien qui a envie d’en foutre plein la gueule à la société moderne. Et malgré quelques défauts, presque auteuristes tant ils sentent la patte des cinéastes, le film a l’avantage de porter un état d’esprit irréprochable et un discours salvateur. C’est rare dans le paysage cinématographique français, faussement rebelle et politiquement incorrect mais moraliste et empreint de bonne conscience. Benoît Delépine et Gustave Kerven, eux, n’ont de leçon à recevoir de personne. Tant mieux !

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