Killer Joe

On avait laissé William Friedkin avec un Bug incandescent qui rappelait à chacun, et alors que personne ne l’attendait encore à ce niveau, qu’il était, et est encore, un immense réalisateur américain contemporain. Dès lors, ce n’est pas peu dire que son Killer Joe était attendu avec impatience et excitation, surtout avec un tel casting et une réputation plutôt flatteuse acquise au dernier festival de Deauville.

William Friedkin n’aime pas la morale américaine, tout du moins, il a bien du mal à la comprendre sous ses formes positives, naïves et finalement fantasmées dans l’imaginaire collectif. C’est bien entendu la matrice essentielle de son cinéma depuis qu’il a su faire flipper le monde entier (L’Exorciste), montrer en quoi consistait un trafic de drogues (French Connection) ou plonger dans l’enfer des pulsions humaines (Cruising). En fait, dans chacun de ses films, le cinéaste n’hésite jamais à tirer à boulets rouges sur les moteurs de la civilisation américaine qu’il regarde avec colère mais aussi avec lucidité. En grand maître du Septième Art, William Friedkin brosse à chaque livraison un portrait sans concession de l’Amérique. Racisme, politique urbaine, religion, drogues, homosexualité, politique extérieure, au cours de sa filmographie, le réalisateur n’a jamais occulté aucun enjeu qui se proposait à son pays. La qualité des films peut parfois prêter à discussion mais le mérite revient surtout au fait que les livraisons envisageaient un angle d’attaque, une prise de position, un regard artistique. Killer joe ne déroge donc pas à la règle.

Pourtant, le spectateur peut se demander pendant longtemps quels sont les véritables enjeux de Killer Joe. Comme à son habitude, le réalisateur plonge dans la culture white trash, celle des oubliés du rêve américain vivant dans un endroit géographique minable et essayant de survivre à des situations sociale, économique et professionnelle loin d’être confortables. William Friedkin aime donner de la visibilité aux laissés-pour-compte, aux minorités, aux exclus, c’est certain, comme pour montrer que l’idéologie américaine est davantage un leurre qu’une réalité possible. Ici, dans cette ville de la banlieue de Dallas non identifiée mais semblable à des millions d’autres aux Etats-Unis, les personnages évoluent dans un environnement d’une noirceur incommensurable. Les lieux sont soit abandonnés, soit en train de se casser la gueule car mal entretenus, trop petits ou trop sombres, quand ce n’est pas les trois à la fois. En ce sens, Killer Joe ressemble à son French Connection où le cinéaste n’hésite pas à parler de la crise urbaine. Les années 2010 proposent le même combat que les années 1970. La crise, bien entendu, est passée par là et l’entité urbaine devient bel et bien une métaphore d’un pays tout entier. A l’instar de son chef d’œuvre urbain, il y a peu de perspective de réjouissance, d’évasion et donc de futur clément. Les murs et les grillages sont omniprésents et obscurcissent l’horizon et les lignes de fuite n’existent plus, William Friedkin ne prenant même pas la peine de la représenter. Et quand ce ne sont pas les décors qui témoignent, le cinéaste use d’une palette de représentation qui prend le relais en floutant constamment son arrière-plan et en annulant sa profondeur de champ. L’esprit de la Frontière, si chère à la nation américaine, est mort dans Killer Joe. Les personnages sont finalement comme des morts-vivants où leur américanité s’est envolée. Chris, le héros joué par un Emile Hirsch qui répond d’ailleurs à son rôle d’Alex dans Into The Wild – choix de casting des plus pertinents et même passionnant -, ne peut plus fuir le bourbier dans lequel il s’est enfoncé et le drame apparaît inéluctable. Cette thématique, si elle passionnante, n’est pas non plus le cœur du film même si elle en est le corps. En effet, elle tient la très grande majorité du métrage mais un problème de construction aurait fini par se poser. En fait, le film, en restant dans cette logique, aurait pu apparaître quelque peu vain, car ne résolvant pas les matrices scénaristiques. Heureusement, William Friedkin sait que Killer Joe ne peut pas rester sur ces seules considérations. Il va donc pousser le bouchon encore plus loin.

C’est dans le dernier quart de Killer Joe que ce dernier va prendre toute sa richesse et son identité. La ligne directrice du scénario amène à une étude sur la famille et des situations précédentes ouvrent naturellement à cette thématique. William Friedkin ne va donc pas se dérober. Le repas final est dantesque. Les acteurs donnent la pleine mesure de leurs talents, de leurs facilités, de leurs charismes, les lignes de dialogues mettent de plus en plus mal à l’aise et l’atmosphère générale du film glisse en évoquant davantage la farce et l’absurde que le drame et l’empathie de la première partie. Enfin, le plein air est complètement abandonné au profit d’un huis clos glauque. Déjà que les lieux étaient fermés sur eux, le cinéaste nous envoie carrément de l’irrespirable, autant pour ses personnages que pour ses spectateurs. Aucune échappatoire, autant physique – personne ne peut partir – que morale – chacun va rester dans sa condition –  ne va pouvoir être trouvée face aux problématiques familiales. Jalousie, meurtre, prostitution, adultère, manque de confiance et suprême vulgarité sont au cœur du projet de la famille américaine. Cette dernière n’a donc rien d’idéal et avec des fondations si peu robustes, il est bien normal qu’elle implose. La conclusion est terrible car la situation n’est pas sauvée mais bel et bien maltraitée comme pour mieux montrer le dégoût que ce pilier de la société peut provoquer.

Killer Joe vient finalement se poser comme une corde de plus à l’arc de la vision friedkiennienne sur l’Amérique. Les deux éléments que sont la ville et la famille arrivent parfaitement à s’emboîter et le film réussit à rebondir à un moment où il aurait pu devenir futile. William Friedkin représente l’Amérique de la crise, l’Amérique de 2010, l’Amérique que les Américains eux-mêmes ne veulent pas voir. Killer Joe est grand.

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