Des Hommes sans loi

The Road avait impressionné par une maîtrise formelle éblouissante et une émotion toujours présente et plaçait John Hillcoat sur la liste des réalisateurs dont il ne faut pas rater les livraisons. Des Hommes sans loi était donc attendu au tournant surtout après une sélection au Festival de Cannes 2012.

Un réalisateur compétent, un casting de gala, un contexte fort – la crise de 1929 aux Etats-Unis – et un pitch assez excitant – la bataille entre une fratrie et la police pour le contrôle du trafic d’alcool : tous les ingrédients sont présents pour un bon moment de cinéma. C’est globalement l’impression que le spectateur peut ressentir à la sortie de la salle. Le métrage se suit avec plaisir grâce à un rythme maîtrisé qui fait que jamais l’ennui apparaît tout au long des deux heures, des situations certes banales dans le genre mais toujours efficaces et aux jeux d’acteurs en forme. Tom Hardy tient le haut du pavé, on s’en saurait douté tant le comédien a su généralement nous impressionner. Son physique trapu et sa diction ponctuée de grognements sont adéquats à son personnage de grand frère bourru qui ne se laisse pas marcher sur les pieds. Il en arrive presque à voler la vedette à l’ensemble du cast. Heureusement, il reste Shia LaBeouf qui s’avère être un sacré têtard quand il joue dans Transformers mais qui est ici à son aise dans son rôle de jeunot voulant prendre de plus en plus d’importance dans le business. Guy Pierce, certes en en faisant un peu trop, est un bad guy crédible et plutôt impressionnant. Le reste de la distribution est au diapason, faisant son boulot consciencieusement mais sans non plus en faire trop des caisses, ce qui est généralement la tare principale d’un tel all-star cast où chacun veut tirer son épingle du jeu. Grâce à cette troupe talentueuse, John Hillcoat peut, sans problème, aller au cœur de sa mécanique dramatique. Le métrage est, peut-être avant tout, une chronique familiale basée autour de trois frères et une représentation d’une construction identitaire, d’un affranchissement, d’un passage à la vie adulte. La montée de cette dernière est l’atout principal du scénario car elle est généreuse. On sent bien qu’aucune étape n’a été oubliée ou balancée à la va-vite. Malheureusement, le cinéaste nous englobe tout cela avec une voix-off souvent horripilante. Au-delà de son moralisme certain, ennuyeux et ennuyant, elle a surtout pour vocation de surligner ce qui se passe à l’image donnant une forte impression de redite. C’est sûr, les images n’ont pas assez de pouvoir pour réellement marquer, témoignant d’un aveu de faiblesse de la part du cinéaste.

En effet, la sauce ne prend pas tout à fait. La faute en revient à une mise en scène pas toujours à la hauteur. Le cinéaste aurait dû plonger plus profondément dans cette campagne de Virginie pourtant passionnante. La caméra ne scrute pas les recoins, ne se fait pas assez menaçante, ne dégage pas son identité car elle ne prend pas en compte le mouvement, le hors champ ou la géométrie et reste principalement sur les figures des acteurs. Certes, elles sont impressionnantes mais ne suffisent pas à ancrer les personnages. Il y a, à ce niveau, un absent de marque qui est le corps, ici mal mis en évidence, ce corps qui doit montrer toute la violence d’un environnement, d’une situation, d’un contexte. Comme la nature, les individus ne sont finalement que des façades, très belles il faut bien le dire, mais vides de sens. La chose est incongrue quand on sait que La Route brillait par une réalisation d’une élégance rare qui mettait en exergue la place de l’Homme dans un environnement apocalyptique. La tension ne peut, alors, pas monter et rendre le spectateur scotché à son siège. Pourtant, et paradoxalement, le film dégage une certaine forme de violence qui aura toute son importance. Les bagarres sont bourrines, les gestes sont précis et le sang n’oublie pas de couler. John Hillcoat fait preuve d’une potentialité graphique indéniable et d’une volonté réelle d’aller vers le dérangeant par quelques petites touches discrètes – une caméra qui se dérobe, une ellipse maîtrisée, un gros plan symptomatique. Dommage, tout cela n’est pas assez exploité et la gunfight finale qu aurait dû être un summum tombe finalement à plat. Globalement donc, cette mise en scène n’arrive pas assez à être iconique et la conséquence en est terrible.

Des Hommes sans loi passe en fait à côté de son sujet : la mythologie américaine. Dans l’espace américain, la légende est plus forte que la réalité disait ce bon vieux John Ford dans L’Homme qui tua Liberty Valance. Quelques lignes de dialogue et une situation explicite oeuvrant pour un fantasme d’humanité née dans la violence ou une convocation de la fameuse dualité transcendantaliste ville / campagne sont présentes et convoquent à coup sûr une idéologie mythologique. La fratrie apparaît ainsi invincible, s’engage dans une lutte contre un agent urbain et prend un rôle héroïque. Ses membres sont les représentants de cet espace et sont les garants de sa bonne tenue. D’autres, par contre, se laissent corrompre par ledit agent et viennent prouver la force mais également le machiavélisme de tout ce qui vient de la ville. Enfin, le personnage de Shia LaBeouf est le point névralgique du scénario car il est une synthèse. Membre de la famille, celui-ci prend confiance que ce soit en affaires, en violence ou en amour quand il évolue dans la nature et il n’est pas loin de se prendre des raclés dès qu’il marche dans une rue. Hélas, un manque flagrant de frontalité se fait sentir quant au traitement de l’ensemble de ces problématiques. Ce n’est clairement pas suffisant pour un objet qui se veut, tout du moins qui se souhaite, plus riche que la moyenne. Malgré tout, ce discours s’enrobe d’une pertinence bienvenue sur la construction du pays post-crise. Des Hommes de l’ombre nous dit de quelle manière elle est possible : par la violence, naturelle qui plus est. Etre adulte, devenir un individu à part entière ne peut donc se faire que par ses prismes qui permettent d’accéder à une future position où l’homme va pouvoir s’accomplir pleinement. A la fin, ces mythes constructifs s’assoupissent, se cachent pour finir par changer de statuts. Les légendes ne sont plus, tout comme les fantasmes ouvrant à une certaine vision du rêve américain qui l’entourent. Elles sont une pure réalité. Pourtant, le propos n’a pas pour vocation d’être contestataire, de critiquer cette identité, de poser en porte-à-faux. Non, ici, la démarche est de faire un constat qui prend place sur la carte américaine et qui permet de comprendre le pays, ses probables atouts, ses possibles dérives. Cette objectivité certaine n’est pas très novatrice, ni même courageuse d’ailleurs, et d’autres cinéastes ont représenté cette idée avec plus de profondeur, de sincérité et de recul permettant un point de vue réel, construit et revendicatif. Néanmoins, la démarche a le mérite de montrer que ce métrage a été un minimum réfléchi. Hélas, ce côté petit bras n’est pas suffisant pour faire un grand film de civilisation. Des Hommes sans loi reste sur une optique de spectacle, de divertissement plus que sur une tentative d’aller vers un objet artistique fort.

Des Hommes sans loi aurait pu être passionnant s’il avait su aller au cœur de ses enjeux majeurs. Le métrage est plus un survol qu’une plongée et c’est bien dommage. Il n’en reste pas moins agréable à regarder même si on se demande toujours pourquoi il a été sujet à une sélection à Cannes qu’il ne méritait pas.

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