Like Someone In Love

Voici un projet pour le moins surprenant et qui titille sacrément les rétines de l’amateur de cinéma. Abbas Kiarostami, le géant iranien, a pris la route pour le Japon afin d’y filmer une jeune étudiante et un vieil homme à la retraite, pour le meilleur et pour le pire.

C’est un désir de nouveauté que le spectateur vient chercher en entrant dans la salle. Pourtant, à la lecture du pitch, celui-ci se dit qu’il s’est déjà retrouvé un tel moment. Une jeune fille un peu paumé, un vieux monsieur qui ne sait plus trop quoi faire de sa vie, Tokyo : oui, cela ressemble légèrement à Lost In Translation de Sofia Coppola. Les comparaisons s’arrêtent là et font plus l’objet de la taquinerie et de l’anecdote que de la réelle réflexion. De réflexion, Like Someone In Love ne va pas en manquer d’ailleurs, c’est sûr, avec, dès le début une plongée dans un univers très particulier qui peut en désarçonner plus d’un. Ce n’est pas le scénario qui choque mais plutôt la mise en scène et le montage. Parfois d’une lenteur extrême tant les plans prennent leur temps et les actions se développent petit à petit, le rythme pourrait provoquer l’ennui si le spectateur ne se rendait pas compte à chaque nouvelle image de la perfection du cadrage. La caméra est d’une précision extrême. Les lignes sont parfaitement maîtrisées tandis que les objets sont magnifiquement coupés. Quant aux mouvements de caméra, ceux-ci s’avèrent étonnement fluides. La réalisation est globalement d’une belle rigueur qui, comme s’il fallait encore le démontrer, pose Abbas Kiarostami comme un esthète du Septième Art et Like Someone In Love comme l’un des films les plus éblouissants visuellement de cette année 2012. Mieux encore, loin de rentrer dans la catégorisation de la virtuosité auteuriste, aveugle et démonstrative, cette représentation veut définitivement énoncer un propos.

Cette mise en scène est au service de la solitude. Ces deux êtres sont perdus, chacun dans leur condition, et vont se trouver. Ensemble, ils vont petit à petit s’apprivoiser, mieux se connaître pour finalement combler les manques qu’ils ont pu développer dans leurs vies respectives. Hakiko, étudiante en sociologie, a commencé à se prostituer dès son arrivée à Tokyo. Est-ce pour subvenir à ses besoins, le cinéaste ne le dit pas mais tout prête à croire que c’est le cas quand on connaît les difficultés de la vie estudiantine. Même si elle est engagée dans une relation amoureuse avec un jeune garagiste que l’on soupçonne d’être une ancienne petite frappe, Hakiko n’arrive pas à trouver une quelconque stabilité émotionnelle dans sa nouvelle vie. Pour preuve, quand sa grand-mère débarque dans la capitale nippone pour une seule journée, la jeune femme ne daigne même pas répondre à ses messages. Dans une sorte d’acte manqué, elle tente de se rattraper mais sans succès. Cet essai est trop lourd à porter sur ses épaules. Cet échec est la preuve la plus éclatante d’une perdition humaine déraisonnée. Watanabe, quant à lui, ancien professeur de la faculté de sociologie, a tout l’air d’être veuf, à la retraite mais vivotant grâce à la vente d’ouvrages et de piges. Son existence n’a plus l’air d’être rafraîchissante. En louant les services de Hakiko, il remplit un vide, peut-être sentimental en trompant sa solitude, sans doute sexuel quand le regard peut se faire voyeur. Ensemble, ils vont trouver un équilibre : l’un devient un grand-père de substitution dans une optique de compensation familiale, l’autre est un être à protéger et à aimer. Dans le pire, les protagonistes vont s’allier pour trouver le meilleur qu’une société peut parfois donner.

Tout ceci relèverait d’une certaine forme de poésie mélancolique mais néanmoins optimiste. Or, Abbas Kiarostami refuse cette caractérisation. Cela s’avérerait trop facile et trop vu pour un réalisateur qui cherche avant tout à être original dans son questionnement humain. Lucide, le cinéaste se rend bien compte que le monde ne tourne pas toujours dans le sens qu’il faudrait. Il n’y a, en fait, pas de hasard dans le mode de fonctionnement d’une entité sociale. Chaque chose se met en place de manière à ce que le malheur arrive malgré la bonne volonté finale de ceux qui essaient de s’en sortir, tout du moins de recoller les morceaux. Une voiture qui s’arrête précisément dans le champ de vision, une rencontre fortuite qui donne des informations malvenues, une courroie de voiture qui tend à lâcher, les éléments jouent clairement contre des personnages qui ne s’en rendent pas compte mais dont la chape de plomb est terrible. Le destin est parfois cruel et c’est le monde entier qui en souffre. Pas d’échappatoire possible donc dans la vie des protagonistes qui se retrouvent condamnés. Leurs futurs sont noircis et le spectateur ne donne pas cher payé de leur cas quand le métrage arrivera à sa conclusion brutale, choquante et dont il ne faut pas voir une quelconque dimension morale. Autre problématique, le choix de la sociologie apparaît intéressant. L’étude des comportements vaut peut-être pour les autres et montre que Hakiko et Watanabe cherchent à comprendre Autrui et l’environnement dans lequel ils vivent. Ils affichent clairement des volontés d’ouverture. Néanmoins, ces dernières n’arrivent pas à dépasser le stade théorique et la pratique se retrouve être compliquée. Les enseignements ne valent plus trop pour soi-même tant la prise de recul est trop difficile à mettre en place quand les conditions ne sont pas réunies. D’ailleurs, a quoi sert-elle, cette hauteur sur sa propre condition, quand on sait que les dés sont déjà jetés ? Tout simplement à rien. Le désarroi a gagné la partie.

En allant au Japon pour chercher de nouvelles possibilités cinématographiques, Abbas Kiarostami livre avec Like Someone In Love un film d’une poésie macabre. Ce n’est pas que le métrage en lui-même soit malveillant comme un exercice de genre mais la conclusion fait néanmoins froid dans le dos.

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