Looper

 

On ne voit plus trop Bruce Willis sur les écrans dans un projet réellement excitant, même pour nous servir de temps en temps un « Yippie Kaye Aye Motherfucker » pas toujours de bon aloi quand on voit les trajectoires des Die Hard. Pourtant, son dernier film faisait fantasmer, tout auréolé d’une réputation flatteuse.

Looper, donc, arrive sur les écrans avec ce je-ne-sais-quoi qui titille avec avance les rétines. Et une conviction après vision du métrage : la bande-annonce qui circulait avec insistance est trompeuse. Alors qu’elle nous promettait un film d’action efficace et rythmé, Looper se veut être, finalement, plus cérébral. C’est la bonne nouvelle d’un film qui vise clairement les hautes sphères de l’ambition cinématographique. Ainsi, le spectateur se retrouve surtout devant un scénario intimiste qui fait la part belle aux relations humaines. Un homme, une femme, un enfant, voici les piliers globaux de Looper. Ensemble, ils vont essayer de construire quelque chose de plus profond en combattant leurs manquements respectifs. Inutile de les énumérer, il faut simplement les prendre dans une logique de décalage avec ce que la société futuriste propose. Cette dernière est d’ailleurs une réussite de représentation. Allégrement taillé dans la veine rétro, que ce soit dans les décors, la production design et les costumes du meilleur effet, le monde de plus tard ne fait pas toujours rêver. Il est même plutôt déconseillé. Défonce perpétuelle pour un vivre dans un paradis (artificiel), machinerie nouvelle qui s’enraye, refus de brûler une récolte agricole qui reste un gagne-pain ne permettant pas de faciliter le dénouement, famille monoparentale en perdition, Looper fait, grâce à ces exemples, clairement dans la science-fiction de crise. Pessimiste, le métrage l’est et se projete parfaitement dans notre époque contemporaine. Le tout est filmé par une caméra des plus élégantes. Elle est toujours au plus proche des personnages ce qui permet au cœur de leurs préoccupations et envoie des mouvements simples, claires et lisibles du plus bel aloi. Mieux encore, le spectateur se rend compte que cette réalisation est indispensable afin de mieux traiter les thématiques. Rian Johnson ne veut surtout pas en mettre plein la vue dans un genre qui convoque souvent cette démarche à tort et à travers même si, quand cela est bien fait, rien n’est incompatible. Derrière cette concordance entre le scénario et la mise en scène, on remarque que ce refus du spectaculaire ancre le projet dans un humanisme pluriel et bienvenu. Là est la profondeur, là est l’ambition, là est la force de Looper. Néanmoins, si le projet est cohérent, il n’en est pas moins soumis parfois à des malentendus.

Le voyage dans le temps est une machinerie complexe. Loin de se positionner en terme scientifique, là n’est pas le propos du film et les débats peuvent être nombreux et passionnés, il faut surtout prendre en compte les anomalies purement narratives. Looper ne déroge pas à la règle et certaines incompréhensions dans l’enchevêtrement des situations et des points de vue peuvent venir voir le jour. Rien de bien malheureux, heureusement, tant elles apparaissent mineures et qu’elles ne font pas sortir le spectateur du film. Pourtant, ces malentendus mettent un peu à mal les ambitions du film. C’est dommage au regard des prises de position d’écriture dans la caractérisation des personnages. Le métrage ne va, en effet, aucunement dans les directions attendues. Alors que la rencontre entre Joseph Gordon-Levitt et Bruce Willis aurait pu transformer Looper en buddy movie sympathique, le duo faisant corps dans une lutte commune, elle s’avère être totalement annihilée. Les deux protagonistes font tout simplement route à part. Bruce Willis se la joue clairement ange exterminateur et vicieux, celui-ci n’ayant aucun remord à tuer des enfants, aussi dangereux peuvent-il être dans le futur. Pire, il n’a que faire des probabilités sur les véritables identités desdits enfants, préférant en faire trop dans sa démarche. De là à dire qu’il en devient sadique, il n’y a qu’un pas que Bruce Willis nous fait franchir avec une certaine facilité en atteignant aisément le point de non-retour. Sa démarche est aveugle et dénuée de questionnement et de prise de recul. Et si, de plus, on se rend compte qu’il agit plus par vengeance personnelle que par réelle conscience sociétale, le spectateur n’est pas loin de se dire que le personnage est sacrément égoïste. Heureusement, pour contrecarrer ces plans, il y a Joseph Gordon-Levitt. Ce dernier préfère se mettre en porte-à-faux, voulant davantage comprendre une trajectoire, s’ouvrir au monde et révéler sa propre humanité et découvrir ainsi le « sens de la vie ». Les scènes de rencontre entre eux deux sont symptomatiques de ce grand écart émotionnel et identitaire tant ils n’arrivent pas à accorder leurs violons sur les actions à mener. Rarement dans le même plan, le cinéaste préfère le montage parallèle pour mieux les différencier et appuyer ainsi sur l’humanisme global qui innerve le métrage. Cette approche pointée, cette nouvelle précision vers le questionnement humain concorde parfaitement avec le reste du film et donne au métrage un degré de richesse supplémentaire.

Et si Looper n’était pas que de la science-fiction ? Question légitime au regard des multiples directions thématiques abordées. Le film sait changer de genre pour accentuer sa valeur. De moments clairement romantiques dans une patine aux accents rêveurs, le film peut surtout aller vers l’horreur. Si la première voie peut paraître sommes toute assez anodine, autant dans sa forme – le brumeux comme représentation du souvenir – que dans sa logique scénaristique, rappelons-nous le parcours de Bruce Willis, la seconde impressionne. Cet enfant est clairement pris pour un démon par ses poursuivants et Rian Johnson n’a pas peur de se rappeler aux bons souvenirs du film d’horreur aux gamins maléfiques. Le jeune acteur arrive réellement à faire passer les frissons et le réalisateur propose des scènes d’une efficacité folle, notamment au cours d’un final dantesque, qui s’affranchissent de la linéarité du déroulement filmique. Elles agissent comme une pause, moment parfait pour que l’horreur arrive, prenne sa place, se développe et contamine. Grâce à tous ces éléments, on pourrait croire que Looper est un immense film. Pourtant, le bât blesse à la fin de la projection. Malgré toutes les qualités et les tentatives d’approche thématiques, le spectateur reste un peu en surface. S’il y a des propositions de fond, elles ne sont pas creusées dans leurs fondements mêmes, c’en est du moins l’impression ressentie et la sensation est paradoxale, entre jubilation d’un spectacle intelligent et frustration de n’être pas allé au bout des convictions. On aurait peut-être aimé une plongée philosophique pure. En tout cas, le métrage s’y prêtait, les thèmes et le talent étant bel et bien présents. C’est comme si le réalisateur ne voulait faire de Looper qu’un film de genre, certes puissant et supérieur à la moyenne, et qu’il se satisfaisait de cette démarche. Dommage, le film passe à côté de son impressionnant potentiel d’ambition et se retrouve seulement dans le haut du panier, ce n’est déjà pas si mal, quand il aurait pu être dans le top du top.

Looper est clairement ce qui se fait de mieux dans la science-fiction de ces dernières années. S’il arrive à dégager une richesse insoupçonnée, il n’arrive pas non plus à percer plus loin ses propres mystères et ses pistes réflexives. Ne faisons pas trop la fine bouche non plus quand même, le métrage se pose quand même comme un film méritant et recommandable.

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