The Impossible

Bien sûr, on attendait avec une impatience non dissimulée le prochain film de Juan Antonio Bayona. Bien sûr, son génial Orphelinat avait bouleversé de très nombreux spectateurs. Bien sûr, le réalisateur espagnol est un petit surdoué et sincère qui plus est. Bien sûr, quelque part, The Impossible ne pouvait que, par moments, décevoir.

Le projet de cette nouvelle livraison est éminemment casse-gueule avec cette famille en vacances en Thaïlande se retrouvant disloquée suite au tsunami qui a tout dévasté sur son passage. Facilement et avant que le métrage ne démarre, on se dit alors que celui-ci va plonger à fond les ballons dans le pathos dégoulinant, histoire de bien faire pleurer dans les chaumières. Et c’est bien ce qui va se passer pour certains spectateurs. La faute en revient avant tout à l’unicité du point de vue. En effet, l’auditoire ne va pas décrocher de la trajectoire de cette unité, s’engouffrant dans toutes les turpitudes des vies de chaque membre qui ne tiennent qu’à un fil. Ce système pose, néanmoins, un problème majeur, c’est que les autres protagonistes ne sont absolument pas pris en compte, qu’ils soient occidentaux ou thaïlandais d’ailleurs. Pire, ils se mettent totalement au service des héros. A ce titre, la scène du téléphone portable apparaît proprement dégueulasse tant elle est significative. Impossible à oublier par sa mauvaise foi, cette séquence fait figure de résumé au métrage tout entier. Les autres personnages s’effacent littéralement au profit d’un Ewan McGregor dont on a, par conséquence, bien du mal à accepter le positionnement. Et même si les multiples populations sont présentes à chaque coin du cadre, elles ne sont pas identifiées clairement, formant davantage une foule compacte et désincarnée qu’un éventail de personnages identifiés à proprement parler. Cela est trop peu pour que cela puisse apparaître comme une marque de respect envers l’éventail des drames pluriels qui se jouent en ce moment tragique. Cela donne à The Impossible un côté à la fois égocentré et ethnocentré tout à fait malsain qui rend compte de la puissance dominatrice de l’Occident anglo-saxon. Il faut attendre la série de plans finaux pour que le spectateur se rende enfin compte que cette famille l’a joué en solitaire dans cette affaire. Le cinéaste espagnol nous parle alors d’un monde totalement individualiste, faisant semblant d’aider autrui mais qui est quand même bien content de foutre le camp tout seul. Si l’idée est séduisante et symptomatique de notre époque selon Bayona, elle arrive peut-être trop tard pour un spectateur qui s’est déjà fait une raison quant au discours du film.

Néanmoins, cette lecture primaire ne doit pas être prise comme le maître étalon du projet. Cela ne rendrait pas service aux qualités que le film propose. En effet, Bayona veut, peut-être, parler de la force que l’humain peut déployer en cas de situation extrême alors que le destin a furieusement envie de lui jouer de mauvais tours. Une preuve évidente tient dans la représentation pure du tsunami. Brillamment mise en image grâce à des plans d’une beauté évidente et à un découpage idoine, la catastrophe est coupée par une ellipse subtile et de bon aloi pour un refus évident du spectaculaire à outrance. Dès le début, Bayona pose ses envies. Par la suite, le point de vue unique devient alors essentiel afin de rentrer pleinement dans les multiples enjeux émotionnels et comportementaux, ces derniers étant relativement nombreux. Mais le spectateur ne doit pas être déçu par cette démarche. De cette manière, le cinéaste s’empêche de se perdre dans les turpitudes d’un récit qui aurait pu explorer de nombreuses pistes, certes passionnantes, mais dont il n’est pas question de traiter ici. A côté de ce propos, le réalisateur espagnol vient confirmer sa capacité à explorer des thématiques enfantines. Le véritable personnage principal n’est ni le père ni la mère. C’est le fils aîné. Non seulement, il est celui par qui sont tissés les liens entre les différents membres de la cellule mais il entre également dans une belle logique d’évolution humaine. Egoïste lorsqu’il ne veut pas conforter son petit frère apeuré dans l’avion ou quand il refuse d’aider un enfant en bas âge esseulé au milieu du désastre, Lucas prend petit à petit conscience de sa potentialité humaine. Il devient un adulte dans le sens où il perd toute forme de naïveté au fur et à mesure du récit et les difficultés doivent être prises comme une série de rites initiatiques. Enfin, il est celui par qui le regroupement arrive. Les retrouvailles ne se font que par son biais, que ce soit chez lui ou chez les autres. Le statut de l’enfant pour Bayona ne doit pas être pris à la légère. Celui-ci n’est pas un faire-valoir mais bel et bien un membre à part entière d’une communauté à qui il faut définitivement faire confiance. Alors que l’on pourrait le détester par sa capacité à centrer son point de vue, le réalisateur espagnol vient prouver par cette démarche peut-être paradoxale pour certains, grâce à ce positionnement sur le statut du personnage principal, son humanité.

Pourtant, le film aurait mérité d’aller encore plus loin dans l’exploration de ses thématiques principales tant les arcs narratifs paraissent sous-exploités. C’est vraiment dommage. Ainsi, le parcours de la mère est un pur régal de cinéma viscéral et authentique. Le spectateur est plongé grâce à une caméra virtuose, notamment au cours de la séquence « de l’inondation », dans le cheminement purement physique d’une Naomi Watts concernée et donnant à son réalisateur toute l’étendue de son talent. En comparaison, la trajectoire d’Ewan McGregor déçoit. Le parallèle avec sa femme est pourtant formellement des plus intéressants. En effet, a contrario de son épouse, celui-ci tente de nous délivrer une réception orale de la catastrophe. Rien de dynamique, ici, mais une histoire racontée simplement. Le cinéaste change les régimes d’identité des cheminements dans une belle logique de richesse scénaristique. Or, alors que la première aventure prend une place non négligeable dans le film, cette nouvelle dimension est expédiée en cinq minutes à peine. Le héros la raconte à un autre personnage au cours d’un dialogue presque banal. Il n’y a clairement pas assez de temps pour que le spectateur puisse développer l’empathie envers le bonhomme. Cela donne un côté relativement bancal au film. C’est dommage, c’est exactement le contraire de la volonté de Juan Antonio Bayona qui voulait sûrement mixer les ambiances. Le même problème de longueur se retrouve dans la série d’actes manqués qui innervent le métrage, notamment au cours de la séquence de l’hôpital qui est l’une des plus importantes de The Impossible. On aurait aimé que ces manquements se prolongent, se multiplient, se croisent et se décroisent et que la mise en scène prenne davantage à bras le corps la géométrie hallucinante de ce lieu unique. Cette dernière joue un peu trop la carte de la facilité même si elle reste d’une efficacité redoutable par instants. A ce titre, l’utilisation du plan d’ensemble à la grue est remarquable et assez tétanisant. On en aurait aimé juste un peu plus, histoire de prolonger un beau plaisir de cinéma. Ainsi, le suspense aurait été démultiplié et l’émotion moins amenée facilement. Et cela aurait été tout bonus !

The Impossible est un film qui pose de réelles questions et le spectateur a bien du mal à se situer quant à la démarche de Juan Antonio Bayona. Pétri de qualités, le film peut également être vu comme un objet détestable amenant une logique ambivalente somme toute assez bizarre. Mi figue, mi raison ; mi bon, mi con, voilà ce qui ressort de cette livraison. Une chose est sûre, on n’avait pas envie de ressentir une telle sensation devant un objet du petit génie espagnol.

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