Tabou

Tabou

Tabou est le prototype même du film de festival. Pour preuve, avant qu’il ne débarque sur les écrans français, le métrage est allé de Berlin à La Roche-sur-Yon au près desquels il s’est construit une réputation flatteuse.

Pourtant, Tabou n’est pas un film des plus évidents. En effet, il ne reprend, dans son ensemble, aucun des codes du cinéma moderne. Pas de narration linéaire, pas de spectaculaire, pas de thématique précise, pas d’évolution apparente des personnages, pas de rythme effréné, le métrage de Miguel Gomes détonne dans le paysage cinématographique contemporain par une approche scénaristique décousu et refusant les archétypes d’écriture classique. Il faut ajouter à cela une forme qui interpelle avec son écran en 4/3 obsolète, son noir et blanc sublime et sa patine granuleuse qui fait comprendre un tournage en pellicule. Tabou apparaît hors du temps, tout simplement, tant les codes ne sont pas respectés. La temporalité, justement, est un motif essentiel du métrage. Au-delà des conditions de fabrication, elle est surtout la clé d’un récit binaire où une deuxième partie identifiée comme un immense flash-back renvoie à un premier segment de notre époque. Cette occasion n’est pas une façon de prouver une quelconque virtuosité scénaristique. Elle permet seulement de rentrer en profondeur dans un personnage, celui d’Aurora, et de le comprendre. Son côté détestable qui apparaît immédiatement au début du métrage est revendiquée mais il reste, néanmoins, ce petit quelque chose de mystérieux. Des mots interpellent, des réactions n’apparaissent pas si futiles, des pensées ne sont pas couvertes de gratuité. Cette femme prend, petit à petit, une réelle consistance. Un hors champ dans le développement d’Aurora s’installe et des réflexions pointent : qui est-elle pour parler ainsi ? Qu’a-t-elle vécu pour réagir si violemment ? Les réponses viendront mais plus tard. Entre temps, le cinéaste va attendre que le spectateur se fasse son propre cheminement pour lui donner, enfin, des clés. Un aller-retour entre passé et présent va s’effectuer et malgré des teintures aux limites du métaphysique, c’est surtout un fort aspect mélancolique qui surgit. Le protagoniste voit sa construction effectuée selon un modèle dramatique. Les solutions aux interrogations se font alors sentir par une simplicité assez désarmante et Tabou prouve que le cinéma peut être sacrément humain. L’écriture se révèle finalement assez subtile et cela est bien vu de la part de Miguel Gomes qui traite son auditoire avec respect et intelligence.

D’ailleurs, conscient de la puissance d’une telle caractérisation, le même principe revient chez une autre protagoniste, Santa, mais peut-être à une échelle différente. Personnage magnifique et d’une dignité folle, servante d’une Aurora vulgaire à son égard quand elle se fait traiter de « négresse », quasi-analphabète mais à la volonté de fer dans sa vie de tous les jours comme le prouve un superbe travelling au cours d’un cours de rattrapage de langue portugaise, cette femme prouve une identité forte. Il ne faut d’ailleurs pas grand chose pour faire ressentir cette individualité. Pas besoin de grands discours ou d’images au pouvoir significatif surfait, quelques petits éléments ça et là font aisément marcher le cheminement du spectateur pour qu’il puisse prendre toutes les informations et se faire une opinion. Mais dans ce cas, il n’y aura pas de résolution. Peut-être parce que nous ne sommes plus dans l’humain pur et dur ? Du politique et du social peut-être ? Santa n’est-elle pas un prisme pour pointer les difficultés d’un pays qui a du mal avec son immigration ? C’est en tout cas une pensée qui se révélera plutôt évidente à la fin du métrage quand on aura compris le parcours d’Aurora. Dans tous les cas, Miguel Gomes refuse, ici, le côté partisan et l’instrumentalisation. Certains pourront dire que le réalisateur n’a pas le courage d’émettre un point de vue fort. Ils n’ont pas tort. Néanmoins, c’est surtout une nouvelle donnée temporelle qui s’ajoute, le futur, car on ne sait pas quelles vont être les évolutions d’une personne, Santa, et d’un pays tout entier, le Portugal. Il faut donc reconnaître au final que le réalisateur cherche avant tout à montrer la pluralité fonctionnelle d’un même dispositif d’écriture pour une sensation de richesse inouïe.

Tabou, au-delà du politique et du sentimental est une œuvre emplie de liberté. Plus que grâce sa conception de tournage déjà bien iconoclaste ou à ses principes scénaristiques, le cinéaste s’envole en se permettant absolument tout ce qui est possible dans le langage cinématographique formel. Pourtant, le métrage pourrait paraître absolument cadenassé. Déjà, le découpage en chapitre fait figure de preuve d’une conception très littérale et peut heurter par son didactisme quand ce ne sont pas les cadrages qui viennent cloisonner un spectateur qui ne peut plus respirer. Où est la liberté, alors, dans une telle utilisation de la concentration ? La réponse vient une fois que l’auditoire a oublié ses propres clichés quant à la mise en scène. Dans le filmage, il faut surtout reconnaitre une immense précision de travail. Au-delà des principes de mise en scène – une image fermée sur elle-même est généralement bien construite, c’est, en tout cas, présent ici – c’est surtout la construction qui éclabousse. La ville et la nature, l’Europe et l’Afrique, la vieillesse et la jeunesse sont autant de dynamiques opposées qui innervent les images. Ces éléments se contaminent par des envolés multiples. Ainsi, la jungle qui prend possession de l’espace urbain, le souvenir passé comme clé de compréhension du présent et la liaison amoureuse, parfois concluante parfois mièvre, sont autant d’éléments qui se croisent, se choquent, se répondent et au final, interagissent. Derrière la fermeture apparente, c’est bel et bien un lien formé par le tact et la pudeur entre les hommes et les situations qui est magnifié pour une ouverture de tous les instants. Cette architecture est déjà admirable mais elle n’a pas le monopole de cet esprit de liberté cinématographique. Tabou va encore plus loin.

Quand le premier segment apparaît somme toute classique par sa représentation du monde car n’étant pas encore trop sujet à l’expérimentation pure, la deuxième partie propose son inverse. L’élément fondateur de cette nouvelle trame, c’est bien évidemment l’absence totale de paroles. Pourtant, dans un étonnant paradoxe, on remarque bien que les comédiens bougent leurs lèvres. Cela renvoie évidemment à la période muette et on n’est pas loin d’espérer que des cartons apparaissent au gré des événements. Les instants passés, déjà présents dans les thématiques, sont ici décuplés en contaminant autant le personnage que le spectateur. D’ailleurs le muet est à la mode en ce moment, le succès de The Artist est là pour nous le rappeler. Tabou, s’il ne joue pas dans la même catégorie en terme de qualité cinématographique ni dans une optique similaire de représentation, joue sur un certain fantasme quant au cinéma des « anciens temps ». Le plaisir est donc intact et le bonheur hautement cinéphile n’est pas loin d’être à portée d’oeil. Nous sommes peut-être dans une espèce de nostalgie et il est clair que cela s’accorderait avec le principe de la narration. Attention, toutefois, il ne faut pas y voir une quelconque trace réactionnaire et passéiste chez Miguel Gomes. Le réalisateur propose davantage une (re)découverte des possibilités de ce cinéma perdu dans une optique moderne. Cette dernière se retrouve alors rafraichie et aérée et le champ des possibles devient infini. L’un et l’autre ne sont donc pas incompatibles et il serait dommage de se priver de tels moyens artistiques sous des prétextes historiques ou dogmatiques. Le cinéma vaut bien mieux que cela.

Parallèlement, et dans une volonté d’exploration plus profonde, le réalisateur portugais préfère enrober ses images par une voix-off, peut-être omniprésente, mais qui ne surligne jamais le trait. Ce mérite en revient à l’absence de dialogues qui ne provoque pas de court-circuit dans l’utilisation des différents médias. Mieux encore, toujours dans cette dernière partie, le film se dirige sans complaisance dans l’abstraction. Si le déroulement de l’histoire apparaît simple dans son écriture, c’est avant tout le traitement filmique qui joue cette corde. La caméra se libère dans le cadrage ; le décor se fait plus présent et se démultiplie ; les interactions entre les multitudes de données sont de plus en plus nombreuses. Chaque scène se suffirait presque à elle-même tant elles peuvent être prises comme une histoire à part entière, une photographie remplie de sens, un moment fugace de poésie. La fin du film viendra terminer ce dispositif ambitieux de la plus belle des manières. Elle pose, en effet, un décalage, entre deux peuples aux activités et aux destinées diamétralement opposées – des amoureux qui se sont déchirer dans un drame maintenant passé quand d’autres continuent de travailler dur pour un futur bouché-, mais surtout entre un son et une image – une voix-off et un travelling, notamment -, parfait témoignage d’une conscience cinématographique inattaquable. Le binaire évoqué, autant dans la thématique dans la temporalité entre passé et futur, est bien là. Après de multiples explorations, le film retombe sur ses pattes. Cette attitude est salvatrice et Miguel Gomes apparaît plus libre que jamais. Plutôt que de s’enfermer l’intégralité de son film dans un concept, le cinéaste préfère combiner les ambiances pour une richesse décuplée et offrir à Tabou une carte d’identité rarement vue cette année.

Tabou n’est un film que l’on a l’habitude de voir régulièrement sur un écran de cinéma. Fort d’une identité forte revendiquée, il mettra facilement en phase les spectateurs amateurs d’un cinéma exigeant et non dénué d’émotion. Surtout, le métrage est une belle déclaration d’amour soignée au Septième Art et rien que pour cela, il mérite quelques dithyrambes.

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