Les Bêtes du Sud sauvage

Les Bêtes du Sud sauvage

La voici la hype cinématographique en cette fin d’année 2012. Cannes, Sundance, Deauville, Les Bêtes du Sud sauvage a tout raflé sur son passage et a inondé la planète d’une réputation des plus flatteuses. A la vision, enfin, du métrage, rien de plus normal que de comprendre cet engouement. Les Bêtes du Sud sauvage est un immense film.

Pourtant, la bande-annonce faisait un peu peur avec cette voix-off d’une petite fille qui déclame une série de tirades pseudo-philosophiques sur la Vie, la Mort, le Monde qui envoie le métrage dans une plongée en ligne droite vers un mélange entre Terrence Malick par sa volonté à exprimer infiniment grand et infiniment petit et le cinéma indépendant américain via un sujet fort, une caméra frontale, un petit budget, des acteurs inconnus. Bien entendu, on aurait tort de se laisser griser par une telle première impression qui tient surtout de la mauvaise foi cinématographique. Cette voix-off, définitivement le parti pris le plus casse-gueule tant il est sur-utilisé dans le cinéma américain contemporain, sert avant tout à poser l’un des principes d’écriture du film. Ce dernier ne sera vu que par les yeux, le cerveau et le cœur de cette petite fille qui amènera ses proches dans une même direction. Le point de vue sera tenu jusqu’au bout, preuve éclatante d’une réelle volonté de cinéma. Loin de surligner les images en constatant les actions pour mâcher le travail du spectateur, cette voix tend avant tout à décrypter les émotions de l’héroïne. Cette attitude permet d’enrichir un scénario somme toute plutôt minimaliste dans son point de départ. En effet, il narre la simple relation entre la fillette et son père dans une communauté. La chose est classique mais les épreuves vont s’avérer quand même rudes à surmonter et c’est ce qui donne la force à ce script. L’homme a une relation assez ambigüe avec son enfant et leurs relations semblent assez conflictuelles. On ne sait pas s’il le traite en garçon – ce qu’il aurait voulu qu’il soit ? – ou en fille – sa véritable identité -, il le martyrise psychologiquement et ils ne vivent même pas ensemble dans le même lieu. Néanmoins, ces problématiques cherchent avant tout à rester dans un quotidien. L’aventure ne se passe qu’à petite échelle et c’est le gigantisme qui va venir à cette population et non l’inverse. Les personnages ne vont jamais tenter d’aller au-delà de leurs possibilités, de se prendre pour ce qu’ils ne sont pas ou de défier un destin aux soubresauts incroyables cachés. Ils veulent simplement être « normaux ». Pour preuve, la caméra du cinéaste n’ira jamais très loin de ses protagonistes et restera à hauteur d’homme. Le plan serré lui permet d’entrer non seulement dans la profondeur des personnages mais également de poser quelques beaux moments de poésie. Le cinéaste ne s’embarrasse de pas beaucoup d’artifices. Une excellente direction d’acteurs – ils sont tous formidables – et un jeu sur le point –-certains plans ne fonctionnent qu’au flou artistique – feront très bien l’affaire. La simplicité est parfois le plus bel instrument pour s’exprimer. Grâce à ce refus d’alambiquer un récit, de prendre des directions qui auraient été pourtant possibles, le cinéaste procure une émotion sincère et bienveillante. Les larmes arrivent dès le début du film, introduction vertigineuse à ce petit monde, pour ne se sécher qu’à la fin du dernier plan final d’une beauté et d’un sens à couper le souffle. Il est bien aidé en cela par une utilisation optimale de la musique qu’il a lui-même co-composé. Epousant parfaitement les sentiments des personnages comme du spectateur, la bande originale se révèle être, au delà de sa compétence cinématographique, d’une beauté mélancolique absolue.

Si le film est associé à Terrence Malick, c’est qu’il y a une raison. Celle-ci est simple. Les Bêtes du Sud sauvage convoque à chaque instant la nature environnante. Pourtant, elle n’est pas sublimée comme chez le maître américain et la comparaison se doit d’être rapidement évacuée. Ici, on ne la voit presque jamais, la faute en revenant à la prise de position de la caméra mais également à un statut. Elle est déjà présente pour les habitants de cette petite île perdue au milieu du bayou de Louisiane. Ceux-ci ne la (re)découvrent en aucun moment, elle est un constat. Pourtant, c’est elle qui va changer la vie de cette communauté. On pourrait alors reparler de Malick mais on pourrait également aborder tout un pan du cinéma américain qui aborde sans cesse cette problématique. Il faut le redire, la convocation du géant texan ne doit pas être à l’ordre du jour. Comme à son habitude générale, la nature va être un instrument de construction identitaire, à la fois individuel et collectif. La jeune fille va d’abord se transformer en une personne plus mature. Elle est obligée de grandir plus vite que la musique pour survivre. Et même si elle n’a qu’une petite dizaine d’années, le sens des responsabilités va lui éclater à la figure pour ne plus s’en aller. Bienvenue dans le monde adulte où les fantasmes ne sont plus et où la réalité peut être dure à encaisser. Heureusement pour elle, se voiler la face ne fait pas (plus) partie de son vocabulaire et sa situation ne pourra aller qu’en s’améliorant. Le monde peut dormir tranquille, la relève est assurée. D’autre part, c’est la nature qui prouve l’identité profonde à l’intégralité de la communauté. La tornade qui dévaste tout sur son passage, dont on pourrait croire qu’il s’agit de la tempête Katrina – pourquoi pas après tout ? -, est un prisme de combat pour la défense de sa vitalité collective. La position est paradoxale mais intéressante dans le sens où elle ne provoque pas de laisser-aller dramatique. Ce n’est surtout pas un instrument destiné à faire pleurer dans les chaumières en arguant sur la tristesse de la condition de ces pauvres gens. Ces derniers ne veulent surtout pas entrer dans le moule d’une société préfabriquée. Cette attitude salvatrice vaut bien tout l’or du monde. Certes, ils ne vivent pas toujours confortablement, comme le prouvent leurs baraquements et leurs intérieurs mis en valeur par l’hallucinante production artistique et les décors plus vrais que nature, mais au moins ont-ils le mérite de ne jamais cesser d’être eux-mêmes et de ne pas trahir leurs propres cheminements. La séquence du dispensaire est à ce titre éloquente, entre rire et blessure, et un plan symptomatique fait figure de maître-étalon. Inutile de le décrire, c’est davantage son statut filmique qui importe. Est-ce une flash forward ? Une vision mentale ? Une réalité de l’instant ? Le cinéaste joue avec les ambiguïtés de la représentation cinématographique pour nous faire ressentir la douleur d’une acculturation et surtout son manque total de logique humaine. Le métrage se pose comme un objet ouvertement rebelle sur l’état d’une société qui tire trop sur une approche globalisante au détriment d’une échelle moindre, sans doute moins gouvernable pour les puissants, mais qui fait toute la richesse d’une civilisation.

En convoquant la civilisation, Les Bêtes du Sud sauvage s’affiche comme furieusement américain et le réalisateur ne décroche pas des principes fondateurs de la nation états-unienne. Plus que le panthéisme déjà évoqué et qui, finalement s’affiche comme plutôt iconoclaste dans son traitement, c’est la géographie qui fait sens dans le métrage. S’il devient inondé par la puissance des précipitations de la tempête, le territoire ne refuse pas moins d’exister. La preuve en est non seulement donnée par les habitants qui ne cessent jamais de le convoquer par la parole mais une carte existe bel et bien. La première approche renvoie à une donnée mentale, peut-être la plus importante pour cette population. L’île existe parce qu’ils y croient, tout simplement. La deuxième tentative prouve que l’espace est scientifiquement valable et qu’il est acté comme tel. Si ce principe est peut-être moins valable dans l’américanité quand on connait la puissance du fantasme dans cette civilisation, il n’en est pas moins un indice tout à fait valable de sa présence. Ce qui empêche le territoire de vivre, c’est une digue construite par les aménageurs qui n’ont pas compris l’importance de l’espace. Cette barrière artificielle fait clairement obstruction à la vitalité. Elle ne sert que l’économique, un gigantesque complexe industriel est d’ailleurs tout proche, au détriment de l’humain. A cause d’elle, les hommes et les femmes ne peuvent plus se déplacer correctement dans leur lieu de vie, ce qui a pour conséquence terrible de les amener à la mort. On le sait, le mouvement est une donnée importante dans la culture américaine. Or, ici, se déplacer ne peut être effectué que par des bateaux parfois d’une construction douteuse. Et même si les difficultés sont nombreuses , il en faut plus pour que les protagonistes soient découragés. Le film les montre de nombreuses fois en train de prendre, coûte que coûte, possession de leur espace. Pire, la digue ne permet pas de se projeter dans le futur en empêchant le regard d’aller au plus loin de ses capacités. L’imagination ne marche plus, le rêve ne devient plus à l’ordre du jour. L’horizon est obstruée, la Frontière cadenassée, la liberté bafouée. En ce sens, elle peut être comparée à la ligne de barbelé dans le western. C’est à ce moment précis que le cinéaste s’empare du plan d’ensemble pour mieux faire comprendre à chacun l’enferment et le caractère mortifère qu’elle suggère. Elle n’a aucune raison d’être là et les actes forts des protagonistes en son encontre est une déclaration puissante et manifeste d’une volonté de retour à l’espace initial. Les Bêtes du Sud sauvage, c’est aussi cela : une représentation de crise de l’Homo Americanus en proie aux malheurs de l’espace qu’il va devoir surmonter pour pouvoir se construire et vivre pleinement. Le film se pose finalement comme un pur manifeste pour une liberté américaine qui a du mal à être comprise en tant de ces temps modernes.

Ce métrage est une merveille qui combine plaisamment réflexion et émotion. Il se pose définitivement comme l’un des meilleurs films de l’année 2012 et l’on ne peut que souhaiter le meilleur à un réalisateur, dont c’est la première livraison, qui a frappé un grand coup par son talent éblouissant.

3 Commentaires

  1. maurice norris

    pas lu mais finalement j’ai reçu la copie aujourd’hui ! J’ai même pas le programme mais je suppute que ça veut dire qu’on va le passer…

  2. selenien

    Je n’ai pas été aussi enjoué. La nature n’est jamais traité comme un personnage qui a son importance mais juste comme un environnement qui les enracine. Au final ça reste une histoire d’amour père-fille, certe intéressante, mais dont la portée pseudo-philosophique et/ou écolo me parait surtout surévalué, ce qui ne retire nullement le talent de Benh Zeitlin… 2/4

    • thibautfleuret

      La « pseudo-philosophie » peut être clairement vue comme un point faible car elle peut en faire trop (ou pas assez, c’est selon) pour pas grand chose, ici, seulement une relation familiale. N’est pas Terrence Malick qui veut ! Je l’ai en fait vite zappé pour me concentrer sur l’émotion pure et la géographique. Mais c’est indéniable que l’on peut prendre le réalisateur pour un petit prétentieux.

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