Django Unchained

Django Unchained

Revoilà Quentin Tarantino qui revient avec un film attendu de tous dès l’annonce d’un casting excitant – qui aurait dû être autre il est vrai (on attendait Kurt Russell puis Kevin Costner par exemple) – et d’une convocation d’un genre choyé par le cinéaste américain, le western. Surtout, Inglorious Basterds, sa précédente livraison, avait été parfois ouverte à la déception, même parmi les plus grands fans du cinéaste. QT a-t-il donc réussi son retour en atténuant tout sentiment déceptif ? La réponse est sans équivoque.

Inglorious Basterds avait introduit une brèche dans le cinéma de Quentin Tarantino, celle d’aller dans une direction plus adulte, plus mature et moins adolescente. D’une part, les références n’étaient plus disposées sur un étalage geek et cool, aussi beau et jouissif soit-il, quand, d’autre part, le réalisateur essayait un rapport à l’Histoire et un discours sur le pouvoir du cinéma comme arme contre la barbarie. Cette direction était tout à fait honorable et se voulait comme un vecteur de changement de statut pour le réalisateur. Django Unchained ne va pas déroger à la règle et confirme la nouvelle ambition de Quentin Tarantino en commençant exactement dans cette veine par des premiers plans symptomatiques. Un carton, un lieu, une date mais régis par une précision somme toute désincarnée. Ce sont une indication géographique floue (« quelque part ») et une temporalité mal maitrisée (« deux ans avant la Guerre de Sécession ») qui questionnent dès le départ. Ce parti-pris a son importance. En effet, il pose son film comme une trajectoire précise et ouverte, trajectoire qui va forcément finir à la Guerre de Sécession et aux Etats-Unis divisés puis réunifiés dans la douleur. C’est un pan important de l’Histoire américaine et il paraitrait inconcevable de ne pas le taquiner. La tentation est bien trop grande pour que le réalisateur ne plonge pas cette aventure. On se souvient de son procédé de narration éclatée souvent utilisée mais qui obstruait les perspectives d’écriture. Tout était finalement expliqué car les éléments se recoupaient afin de former un ensemble cohérent mais fermé sur lui-même. Cette dernière livraison change les perspectives. Le scénario apparaît simple, linéaire, avec un début et une conclusion qui vient avec la fin de la quête du personnages principal. Par la suite, c’est bien l’Histoire américaine qui va prendre le relais, tel un hors-champ scénaristique. Le héros n’est plus Django mais les Etats-Unis eux-mêmes. Le cinéma laisse la place à la réalité dans une logique d’inter-pénétration. Ce dispositif soumet au spectateur une réflexion qu’il n’a pas l’habitude de voir chez Quentin Tarantino. Faut-il d’ailleurs voir une liaison cause / conséquence entre le début de la Guerre de Sécession et le fait que Django, homme noir, puisse monter à cheval, tuer des Blancs, prendre le contrôle de sa vie et de sa destinée ? Tarantino se montre taquin sur ce point. En essayant d’inclure le cinéma comme moteur de changement, le cinéaste envoie non seulement une belle déclaration au Septième Art mais évoque son pouvoir de persuasion, sa capacité de rébellion et lui donne une réelle identité politique. Mieux encore et de manière plus concrète, il parcoure son film d’ambiguïtés et de paradoxes parfois ironiques, parfois malsains. Plus que Jamie Foxx dont on comprend les attitudes et les comportements, c’est bien par Samuel L. Jackson que le cinéaste ouvre les enjeux. Oui, les Etats-Unis étaient à l’abri avec cet Oncle Tom, plus raciste que les racistes, à l’aise dans son rôle qui lui confère puissance et supériorité sur les esclaves. Il est, pour les Blancs, un peu la caution discriminatoire positive, celle par qui les tenants du politiquement correct de l’époque vont être liés. Néanmoins, Django va lui rappeler le poids d’une condition et d’un statut au détour d’un dialogue qui amorce une violence toute légitime pour le héros. Six balles et un pistolet pour les méchants désignés habituellement mais une autre arme rien que pour ce bad guy noir comme si ce dernier était une sorte de privilégié. D’ailleurs, il en existe, des nantis, QT n’hésite pas à en montrer (la prostituée dans la maison urbaine de Di Caprio en est un exemple frappant). Mettant subtilement mal à l’aise, ils rendent le parcours de Django plus noble et plus réflexif. Ce n’est pas un peuple qui souffre, ce sont surtout une mentalité et une représentation. Il faut clairement les revoir et le cinéaste a une arme : son héros (encore !).

Django apparaît alors en dehors du statut d’héros classique car il fait l’histoire et l’Histoire. Il devient tout simplement un mythe. Quentin Tarantino en a conscience et va utiliser pléthore d’outils purement cinématographiques pour convaincre le spectateur. Les dialogues, armes pourtant favorites du cinéaste, ne convoqueront jamais une telle posture. Tout juste a-t-on le droit à une courte séquence post-générique (il faut donc rester jusqu’à la toute fin) qui, là-aussi, joue le jeu interrogatif. Non, QT préfère envoyer de la représentation. Ralentis, contre-plongées, jeux d’ombre et de lumière, travellings sont autant de proposition utilisées toujours à bon escient pour faire grandir son personnage. Django n’est plus Django, du moins, il n’est pas que cela. Il est l’anomalie, le cas extrême, la rareté qui fait qu’il doit dépasser son destin et, peut-être, construire une nouvelle Amérique. Il est le seul et unique mythe par lequel doit être bâti le pays. Tout du moins, il en acquiert la légitimité. Les Etats-Unis étant une nation construite de manière mythologique et en tant que western qui se respecte, le réalisateur était obligé d’aborder cette thématique. Tirée par les cheveux cette idée ? Peut-être bien que oui mais peut-être bien que non. En effet, Tarantino offre des passages qui soumettent à une telle interprétation. Comment ne pas voir une démythification de la glorification d’une certaine naissance de l’Amérique dans une attaque du probable futur Ku Klux Klan librement inspirée de Naissance d’une nation de DW Griffith qui tourne au ridicule ? Comment ne pas voir une certaine ironie à la vision de l’Européen King Schultz et de cet ancien esclave qui bâtissent l’Amérique sur de nouvelles bases saines ? C’est bien la légende allemande de Siegried qui va construire Django et par extension l’Amérique. L’Europe n’est jamais loin et quel sacrilège QT est-il en train de commettre en soumettant une telle déclaration ? Ce n’est pas vain ou faussement provocateur pour une idéologie américaine qui refuse par tous les moyens les liens européens. Quentin Tarantino pousse le bouchon assez loin et derrière ce nœud scénaristique, une question se pose : et si les Américains, du moins ceux qui se croient pure souche, avaient oublié leurs racines, en l’occurrence l’Europe et l’Afrique ? Et si les véritables habitants du pays étaient ceux qui avaient conscience de leurs origines ? Et si le cinéaste ne faisait pas la démonstration que l’origine de l’Amérique, c’est bien le melting-pot. Le modèle typiquement anglo-saxon n’est pas une fin en soi. Ce qui compte, c’est la richesse de ses constituants. On peut voir alors dans Django Unchained une dénonciation du racisme ordinaire mais surtout une portée contemporaine qui touche aux extrémistes républicains.

QT en lice pour faire un film historique et politique, qui l’aurait cru ? Néanmoins, il n’a pas oublié ce qui faisait l’une des forces de son cinéma : la déclaration d’amour. Déjà présente dans son postulat scénaristique, celle-ci est aussi à voir aux quatre coins de l’écran. Ici, les références toujours présentes apparaissent plus travaillées, malaxées, mélangées pour être ressorties dans un tout cohérent et au service du script. Cela provoque peut-être un manquement par rapport à la coolitude absolue des métrages précédents mais le désir d’évolution est trop fort. Django Unchained n’en fait pas des tonnes et des tonnes pour divertir son spectateur, le prendre par la main ou lui taper sur l’épaule dans une optique peut-être amicale mais parfois teintée de complaisance. La subtilité est arrivée pour l’ami Tarantino et c’est tant mieux. Si certaines idées sont évidemment reconnaissables comme en attestent, par exemple, les zooms hyper rapides vers les yeux d’un Leonardo Di Caprio habité, d’autres jouent clairement la carte de la connaissance. Plus que la forme de ses références qui est convoquée, c’est bel et bien le fond qui importe. Celles-ci font définitivement sens. Ainsi, pour revenir sur le statut du personnage, le réalisateur n’a pas oublié d’identifier chaque protagoniste par un mouvement précis. Leo et Django donc mais également le cowboy joué par le Shane de The Shield, King Schultz sont autant d’archétypes westerniens que Quentin Tarantino a voulu utiliser. L’iconisation est partout, flagrante et donne une réelle consistance en permettant de faire comprendre acte, comportement et émotion. Mieux encore, QT n’oublie jamais ce qui fait l’essence du western. Si les personnages sont importants, et l’on sait que le cinéma du réalisateur peut-être perçu comme un pur objet de protagonistes, l’espace prend une dimension insoupçonnée. Ouf ! Il le fallait et Tarantino ne l’a pas oublié. Il faut bien comprendre que les étapes initiatiques, que la liaison entre Django et Schultz ne peut se faire que dans la nature. Même sous influence, nous sommes quand même dans un western américain. Il faut que les dimensions naturelle et spatiale jaillissent. C’est essentiel. Quelques plans d’ensemble suffisent à faire ressortir cette réflexion. Les deux héros partent alors dans la montagne et sous la neige. La morphologie terrestre les protège et les élèvent. Quant à l’élément naturel, il va solidifier et renvoyer aux bases de l’humain par la convocation de la minéralité. A la fonte des neiges, Django sera prêt à être debout sur la terre ferme et cet homme nouveau a pu enlever cette couche qui le cachait de sa véritable identité. Bien entendu, il faut bien quelques moments paisibles. C’est évidemment au coin du feu, au détour d’une petite vallée, entre quelques blocs granitiques – là-aussi, la morphologie joue son pouvoir protecteur – que les confidences font se faire. C’est un classique des classiques mais quand c’est bien fait, ça marche. Ces moments font du bien. Ils permettent au spectateur de respirer, de prendre le temps de connaître le duo et les bases sur lesquelles ils vont construire leur destinée. Django Unchained, au delà de sa complexité théorique, sait donc aussi se faire simple.

On n’avait pas vu autant d’émotion dans un film de Quentin Tarantino depuis Kill Bill 2. Et il faut reconnaître que le bougre sait quand même bien y faire. Bien entendu, ce que le spectateur attend, tout autant que Django, ce sont les retrouvailles avec sa femme. Celles-ci sont admirables et brillamment découpées. Quand, en plus, on peut noter une utilisation malicieuse de la musique qui ne surligne plus les images mais fait acte de progression et une mixité des atmosphères dans les ruptures de rythme qui jouent constamment sur la surprise tout en permettant une élévation du sensible (ce dernier arrive alors encore plus fort), le spectateur a le droit de se dire qu’il est bien chez le summum tarantinesque. Cela ne s’arrête pas là. En effet, c’est bien par l’émotion que le propos va pouvoir se déclencher. Django se détache de ses chaines pour assouvir sa vengeance, libérer ses frères et sœurs et devenir une icône simplement parce qu’il est amoureux puis, petit à petit, parce qu’il n’en peut plus du traitement infligée aux esclaves. Cela le touche autant moralement que physiquement. Le visage de Jamie Foxx se contracte, se contient, se durcit. Les actes ne sont donc pas politiques, du moins, pas pensés en tant que tel ni sociaux d’ailleurs. Ils relèvent du cœur. Par la même occasion, le film ne veut pas plonger dans une culture afro-américaine, dans sa montée en puissance, dans sa mise en avant que Django pourrait défendre au nom d’une identité massacrée. L’idée est intéressante dans une pure optique de dénonciation rhétorique mais cela intéresse-il QT ? Cela aurait, pour sûr, contribuer à la portée du film mais seul le personnage et son parcours lui importe, finalement. La métaphorisation fera le reste. Est-ce contradictoire avec ce qui a été dit auparavant sur la dimension politique quand même assez flagrante ? Peut-être mais cela rappelle surtout que le cinéaste essaie de diversifier les enjeux, de donner des portes d’interprétations plurielles à son métrage. Certains pourront parler de décalage, de manque d’équilibre ou de représentation touche-à-tout. Il faut sans doute davantage y voir une volonté de subtilité et de refus du direct et du primaire. Alors, oui, on pourrait faire remarquer que les flash-backs ne servent à rien et viennent juste conforter le cinéaste dans son système à narrations éclatées ou que les incrustations de la jeune femme comme objet de fantasme, de souvenir et de but sont un peu balourdes. Néanmoins, ces procédés restent en mode mineur et ne dérangent pas plus que cela. Tout juste peut-on dire que le réalisateur a encore quelques tics d’écriture qui sont, peu à peu, en train de passer.

Django Unchained prouve que Quentin Tarantino est de retour. Cette dernière livraison est peut-être la plus riche et la plus dense de son instigateur. Pour être qualifiée de meilleur, c’est selon le bon vouloir de chacun, de ses sensibilités, de ses attentes. Mais force est de reconnaître que nous tenons, déjà, un grand film pour 2013.

4 Commentaires

  1. Derf

    Très bel article…et quand je te lis, je me mets à fantasmer sur l’article que t’aurais écrit sur Red Dead Redemption si tu l’avais finis à 100% comme je l’ai fait….Ne joue pas aux jeux video, mais joue à Red Dead !

    Ce Django, dans son côté taquin, demande à réévaluer Inglorious Basters, si ce n’est dans sa forme parfois lourde, au moins dans son parti pris historique qui (et c’est la la grosse différence avec Django et où je ne suis pas d’accord avec toi), montre la réponse barbare de crétins congénitaux à la barbarie nazi…Django vengeur oui, Django barbare définitivement pas…mais là on s’attaque à une communauté intouchable (toi même tu sais) qui heureusement n’a pas noté ça dans l’avant dernier film de Tarantino, peut-être encore trop occupée à chier sur le dernier chef d’œuvre de Mel Gibson dont l’ami Quentin avait justement dit qu’il était le plus beau film de l’année 2004. La boucle est pour moi bouclée…

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