Zero Dark Thirty

Zero Dark Thirty

Le film événement de l’année a débarqué dans les salles avec sa réputation sulfureuse, son postulat scénaristique à problème et sa réalisatrice golden girl après le succès de Démineurs. Zero Dark Thirty n’avait-il pas trop de poids à porter sur ses épaules pour s’afficher comme grand ? Que nenni ! Le film est une pure bombe à fragmentation qui défonce tout, sur et après son passage.

Que faire avec un métrage qui parle de la plus grande traque humaine de l’histoire contemporaine – du moins, présentée comme telle – ? Doit-on convoquer l’histoire, ou plutôt l’Histoire, pour satisfaire un pays meurtri et un monde en quête de paix ? La réponse de Kathryn Bigelow tient comme une évidence, un uppercut, un choix radical. Non ! Disons-le tout net, Zero Dark Thirty se contre-fout des données, disons, sérieuses. Avec une absence totale de géopolitique, de perspective sociale, d’enjeu économique, la cinéaste désincarne le film de guerre comme on a l’habitude de le voir. Encore mieux, elle ne s’embarrasse pas d’explications fastidieuses sur les éléments. Si le spectateur a la connaissance, tant mieux pour lui mais il ne faut pas compter sur la réalisatrice pour donne un cours magistral. C’est clairement une bonne chose. Le film n’en devient que plus identifié dans sa posture luttant contre les archétypes. Si les mauvaises langues peuvent affirmer qu’une telle démarche refuse le point de vue, c’est, qu’en apparence, c’est le cas. Le métrage est, en effet, une plongée sans concession, un constat brutal de l’acte guerrier. Si les scènes de torture font autant parler d’elles, c’est qu’elles font figure de miroir réfléchissant des comportements de l’armée. Le questionnement sur leurs présences et leurs durées, tout au plus une vingtaine de minutes sur les plus de deux heures et demi du film, ne sont que des artifices utilisés par les apôtres d’un politiquement correct et par les aveuglés. Que croyaient-ils ? Que l’armée américaine était un modèle de pacifisme ? Cette représentation fantasmée édulcorée est bien problématique et Bigelow, par cette démarche construite sur un simple regard, veut faire ouvrir les yeux et les consciences. Le principe de guerre chirurgicale tant rabâché depuis la première Guerre du Golfe a fait du dégât et ce n’est pas toujours dans le rang des victimes « habituels » que l’on peut les trouver. La guerre, ce n’est pas le monde des Bisounours qui rencontre celui des Petits Poneys. Guantanamo, Abu Ghraïb ? Vous vous souvenez ? Vous croyez vraiment que ce furent des cas isolés ? Brian De Palma avait envoyé l’entrée avec Redacted ; Kathryn Bigelow nous sert le plat de résistance. Bienvenue dans la guerre du XXIème siècle et regardez comme elle est crade. Cela vous dérange ? Les cinéastes, que l’on peut facilement relier à l’aube de ces deux métrages, s’en foutent et préfèrent envoyer une vérité qui dérange. Dans Zero Dark Thirty, la réaction des personnages à la suite d’un entretien de Barack Obama à la télévision peut faire mal, elle n’en est pas moins presque naturelle et cohérente dans la logique globale du film, tout comme les principes de mise en scène. Caméra à l’épaule, le spectateur est littéralement plongé dans la fournaise. Néanmoins, derrière cette forme viscérale au possible, rien n’est gratuit tant le plan respire le cadrage millimétré quand ce n’est pas le découpage qui œuvre pour une lecture maitrisée des événements. C’est peut-être cela le pire, cette acceptation, autant chez les personnages que dans la réalisation et, par voie de conséquence chez le spectateur, sans (presque) aucun remords des atrocités commises au nom de la liberté et de la démocratie. Zero Dark Thirty appuie là où cela fait mal.

Si point de vue il y a, c’est sur le parcours de Maya, l’héroïne, que Kathryn Bigelow va le construire. Zero Dark Thirty a une grande force, c’est que non seulement il désincarne le genre mais son scénario même. En effet, au fur et à mesure de l’avancée de l’intrigue, le spectateur oublie de plus en plus Ben Laden. Le métrage refuse donc d’être une espèce de biographie sur un événement. Le côté patriotique que certaines images peuvent faire remonter à la surface, à l’image des inévitables plans sur l’armée ou des personnages avec le drapeau américain en arrière plan, est en fait un leurre. Il permet, sans aucun doute, de caresser dans le sens du poil tout un pan du spectateur Républicain et peut faire passer la pilule de la sécheresse de la représentation. Surtout, il entre dans cette même logique. Sur une base militaire, il est bien normal d’y voir le drapeau national. Rien de choquant là-dedans, c’est seulement un fait. L’intérêt est ailleurs. Chose éclatante, derrière les archétypes inhérents au genre, le film préfère se concentrer sur son personnage principal. C’est clairement un avantage dans le sens où la cinéaste n’a pas voulu se faire vampiriser par un tel postulat et, par la même occasion, cadenasser son spectateur. Zero Dark Thirty est finalement le parcours d’une femme prête à tout pour arriver à son but. Monomaniaque, psychologiquement rigide, tels sont les qualificatifs que l’on peut donner à Maya. Est-elle bonne ? Est-elle mauvaise ? La réalisatrice ne veut pas donner de réponses en ne développant aucune empathie envers elle, du moins, le croit-on au début. Pas la moindre information n’est d’ailleurs donnée sur son passé, sa famille, ses relations. Rien. Maya en devient presque un robot programmé pour une seule et unique chose : chasser. Le spectateur a, par contre, le droit de se rendre compte qu’elle est quand même bien courageuse. Seule femme dans un milieu d’hommes, elle arrive à dicter sa loi, à faire pression pour obtenir ce qu’elle veut. Ce ne se sont donc pas ses émotions qui tiennent le spectateur mais son statut. Kathryn Bigelow n’est pas loin de signer un grand film sur la condition féminine où rien n’arrive sur un plateau et où le combat, mais celui que l’on croit, est une activité permanente. Certains plans sont, à ce propos, sidérants et révélateurs, notamment ceux où James Gandolfini doit trancher dans un bureau sur la nécessité de l’opération finale. « I am the motherfucker that found this place, Sir ! » : entourée d’hommes, Jessica Chastain doit se mettre à leur niveau pour capter leur attention. La chose est horrible, avilissante, rapetissante pour elle qui a une connaissance parfaite du terrain et des données. Pire encore, derrière cet affrontement féminin / masculin, il existe celui entre l’action et la réflexion. La bureaucratie américaine a encore de beaux jours devant elle tant elle paraît puissante. Cela ne l’empêche pas d’être sclérosée à tous les niveaux. Cette idée, purement américaine dans sa racine, pousse le spectateur à élever d’un niveau supplémentaire son rapport à Maya. La récompense n’en sera, à la fin, que plus belle lorsque la confirmation ne pourra venir que d’elle. Et elle seule. Elle a gagné. Enfin. L’Amérique, autant politiquement qu’idéologiquement voire même moralement, peut s’endormir tranquille. Mais elle ? Le peut-elle ? Surtout, à quel prix ce dénouement a-t-il été obtenu ?

Le prix à payer est, en effet, trop cher. Oui, professionnellement, elle est sortie vainqueur de l’histoire. Son parcours personnel ne dit pas la même chose. Au-delà du job, Zero Dark Thirty est une descente aux enfers émotionnel que l’on ne découvrira qu’à la fin et après réflexion. L’introduction du métrage ne corrobore pourtant pas cette destinée. Avec ses premières minutes basées sur un choix de représentation d’une grande puissance, aux limites de l’insoutenable tant le souvenir est vivace et dur, nous sommes davantage dans la dimension collective d’un événement, autant dans ses conséquences que dans les multiples représentations qui en ont découlé. Le dernier plan du métrage fera un grand écart magnifique non sans avoir su venir avec une subtilité bienvenue. Quelques jeux sur le décor en arrière-plan valent parfois mieux qu’un grand discours, une prise en main de l’action est plus efficace qu’un déluge de pleurnicherie. Derrière le robot précédemment cité, il se cache une femme meurtrie. Condamnée par son rôle et son statut, elle n’a pas le droit à l’ouverture émotionnelle et quand elle se décide à le faire, il est déjà trop tard. Car oui, Zero Dark Thirty est également une chronique d’une vengeance personnelle et d’une fin annoncée. Mais pas de celle que l’on devine au premier abord. La chose est quand même détestable quand on y pense. Zero Dark Thirty, apologie de la loi du Talion ? Maya, si elle veut arrêter Ben Laden, c’est bien aussi parce qu’il a fait du mal à des proches qu’elle a, sans aucun doute à la vue de sa personnification, eu du mal à approcher. Néanmoins, le côté « œil pour oeil » est rapidement évacué par le cheminement du personnage. Pas de mauvaise foi, ici, mais un constat, un autre, peut-être encore plus douloureux. Le spectateur va finir avec une héroïne qui n’a plus une seule once d’humanité – déjà qu’elle n’en avait pas beaucoup – et c’est là le pire de la guerre. La construction globale du métrage ne dit que cela. Du général au particulier, d’un attentat collectif à une démarche personnelle, telle est la trajectoire d’un film résolument tourné vers l’humain, détournant l’apparence première de son scénario, et qui va même encore plus loin. La séquence finale célébrée par tous avec cette mise en image tendue digne d’un film d’horreur est surtout un grand moment qui prouvera une absence. Précédemment de tous les plans, l’héroïne laisse petit à petit faire l’action à d’autres. Le réseau prend de plus en plus d’importance. Maya est bloquée et perd ainsi de plus en plus son importance, sa main mise sur le déroulement des opérations. Cette dernière partie confirme l’interprétation d’ensemble. Elle peut, pourtant, s’avérer bancal par rapport au reste du film. On perd le point de vue initial et on n’est pas loin de se demander si son réel enjeu n’est pas d’assouvir un fantasme spectatoriel. Peut-être bien que oui, mais peut-être bien, aussi, qu’elle vient prouver définitivement cette carence humaine que l’on a ressenti. Ne pouvant plus être l’action, Maya doit dicter l’action. Elle perd ainsi son pouvoir, se raccroche à un simple écran d’ordinateur et espère que les autres seront aussi compétents qu’elle. Le parcours est terminé pour celle qui doit se mettre définitivement en retrait. Elle n’existe plus. Elle est morte. Que peut-elle faire à part d’attendre ? Où peut-elle aller ? Seul le présent comptait finalement et c’est peu dire qu’elle se retrouve désarçonnée quant à cette situation inédite. Son futur ne sera alors que questionnements. Et elle aura besoin de plus que du courage pour qu’elle puisse rebondir humainement. La réalisatrice, derrière l’happy end de circonstance – on sait tous de quelle manière le film se finit théoriquement – se fait très pessimiste sur l’avenir de ces gens sacrifiés sur l’autel de l’anti-terrorisme.

Zero Dark Thirty est indéniablement un grand film contemporain à la complexité salvatrice. Kathryn Bigelow en profite par la même occasion pour botter le cul à tout un tas de réalisateurs qui se prennent pour des cinéastes d’action mais qui n’ont pas une même science du cinéma. Alors, c’est qui la patronne ?

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