Wadjda

Wadjda

La voici la véritable surprise de ce début d’année 2013. Malgré une réputation flatteuse acquise au cours des festivals qu’il a traversé, jamais on n’aurait pensé ce premier film pétri d’autant de qualités. Surtout, il dépasse sa condition. Un véritable boulot de cinéaste.

Wadjda, c’est le prénom d’une petite fille qui va à l’école et qui veut un vélo. Le pitch est d’une simplicité désarmante. Il va, pourtant, permettre à la réalisatrice d’embrasser une multitude de thématiques. La première d’entre elles concerne, bien évidemment, la trajectoire de cet enfant. Cela est la première chose qui vient à l’esprit. On ne sera pas déçu. Le spectateur ne va, en effet, rien perdre de ses journées. Les repas, les devoirs mais également les premiers éveils amoureux sont au rendez-vous et ce, de manière magnifique. La réalisatrice capte ses activités, ses sentiments, ses émotions par une grâce toute bienvenue. A mi-chemin entre la captation naturaliste et la construction précise, la cinéaste propose surtout de très beaux moments de poésie simple. On se retrouve alors directement plongé au cœur de sa vie. Les instants de « draguouille » sont superbes entre timidité, non-dits, sourires et révélation finale lors d’un dialogue tout simple mais tellement dur à déclamer qui pourrait faire craquer n’importe quel cœur de pierre. Pourtant, tout n’est pas si facile pour Wadjda. Au-delà de sa place dans sa famille, et par extrapolation dans la société, qu’elle n’arrive pas à trouver – nous y reviendrons -, elle est sur la pente raide. Mauvaise écolière, elle n’en a que peu à faire de l’enseignement. Rebelle, elle préfère écouter du rock and roll au moyen d’un transistor trafiqué, se faire de bonnes vieilles compilations à l’ancienne sur des cassettes et dealer des bracelets aux effigies des clubs de football les plus célèbres du pays. Converse All Stars constamment aux pieds qui lui font refuser d’autres paires de chaussures, une paire de jean’s enfilée que sa tunique n’arrive jamais à complètement cacher, elle est l’incarnation parfaite de l’adolescente qui a envie de foutre un peu le bordel. C’est « old school » et cela rappelle des souvenirs. Une enfant de Kurt Cobain des années 2010 en somme. Encore mieux, et chose d’autant plus forte de la part de la réalisatrice, elle va utiliser l’un des piliers de la société saoudienne pour parvenir à ses fins : la religion. Alors qu’elle a en carrément rien à foutre comme l’indique la première scène qui pose déjà les enjeux de personnification et d’évolution, qu’elle est une abonnée aux séjours dans le bureau de la directrice de cette école coranique pour son attitude pas vraiment au goût des tenants du politiquement correct de la structure, elle va faire semblant de s’intéresser à ce concours particulier dans un seul et unique but : recevoir la récompense financière. Cette tactique est risquée mais Wadjda assume : son désir est plus grand que tout ; sa volonté dépasse les carcans de la religion. Elle trouvera un final à la fois surprenant et mignon. Surprenant parce que le spectateur aurait pu croire que la jeune fille se fasse avoir à son propre jeu, qu’elle devienne plus pieuse qu’elle ne l’aurait voulu. Mignon parce que quelque soit le résultat, elle va gagner. La réalisatrice ne joue pas sur un quelconque côté mystérieux quant à ce dénouement. Mais on ne peut être qu’attendri par cette fausse naïveté. Plus que rebelle, la petite devient carrément punk. Mais elle est la plus craquante des punkettes. Il faut rendre grâce à la prestation incroyablement solaire de la jeune Waad Mohamed qui illumine l’écran de sa fraicheur et à la réalisatrice de l’avoir si bien dirigé. Comme si cela ne suffisait pas, son rôle va se doubler en permettant une plongée dans la vie saoudienne vue au travers des yeux de notre héroïne.

S’il y a bien une force dans Wadjda, c’est de construire un personnage-clé qui dépasse sa propre fonction. En effet, par la vie de la pré-adolescente, le spectateur va pouvoir se rendre compte des complexités de la société saoudienne. L’individuel devient global, le personnel se fait sociétal. La métaphore est en place. Le métrage permet, non seulement, de faire exploser nos clichés occidentaux mais, pétri de vie, il ne juge jamais de manière outrancière et ne dénonce pas avec virulence. La démarche serait bien trop vulgaire pour un projet qui vise avant tout à survoler au cœur d’un nuage soyeux un monde et ses ramifications. Il préfère proposer. Il propose une représentation de la femme admirable de dignité. On la retrouve, tour à tour, extrêmement coquette puis cachée derrière son voile. L’un n’empêche pas l’autre, c’est tout le discours de la cinéaste. Ainsi a-t-on le droit à participer à des séances de maquillage ou de faux tatouages faits au marqueur à même la peau. La réalisatrice use, à ce titre, du traditionnel gros plan comme pour marquer une importance que peu soupçonnerait, cachée derrière un vêtement à forte connotation. Les deux visions corporelles s’opposent mais ne sont, donc, pas incompatibles. Il n’est pas facile de saisir une femme saoudienne qui fait le grand écart et c’est bien là tout l’intérêt d’une telle imagerie qui convoque toujours la volonté de compréhension. Il propose également une rébellion. Au-delà de celle de la petite fille qui fait davantage figure de rite de passage, la contestation de la femme se veut sociétale. Mais là-aussi, il n’y a pas de grandes tirades déclamatrices. Tout se passe naturellement, doucement, par un regard malicieux, une larme séchée, une cigarette fumée, un collage sur un arbre généalogique, un repas pris seule, le tout dans un cadre travaillé, un jeu sur le flou sensible, un positionnement dans l’image significatif. Le spectateur se rend alors bien compte qu’il existe un décalage et que la société reste quand même très stratifiée. Et ce sont des outils purement cinématographiques qui nous le disent. On est loin du film à message. Bravo à la réalisatrice pour une telle pudeur, un tel engagement artistique et une telle intelligence de propos et de moyens. Encore plus fort, il est d’ailleurs important de noter que ces actes ne passent pas seulement par la femme. L’homme est également pris en compte. La réalisatrice prouve deux choses. D’une, un refus du manichéisme qui fait honneur à sa conscience cinématographique. Cela est un témoin fort d’une approche qui refuse l’exclusion. De deux, et par voie de conséquence, que la société ne peut et ne pourra avancer qu’avec l’aide de tout le monde. Homme, femme, enfants, jeunes, ainés. Tout le monde est inclus dans la marche en avant de la société saoudienne. Le petit copain de Wadjda est le futur. Il comprend cette fille et mieux encore, il l’aide par des moyens autant matériels que purement humains. Oui, il y a de l’amour là-dedans mais ce sentiment est révélateur d’une progression mentale. Ce garçon ne veut pas se couper de Wadjda pour une question de morale, de savoir-vivre et de savoir-être qui apparaissent dépassés. A sa manière, il œuvre pour l’Histoire. Mais le présent n’est pas négligé. S’il est moins montré, il n’en reste pas moins actif par quelques soubresauts de l’image et certains attitudes révélatrices. Le tout fait le bonheur d’un spectateur conquis.

Wadjda est donc avant tout un film positif. Attention, il ne tombe pas, non plus, dans la naïveté, dans l’angélisme ou même dans l’utopie. C’était le plus grand risque. Refusant de moraliser et de se cacher derrière un mur qui ne verrait que les bons côtés des choses et les sentiments agréables, la cinéaste est une révélatrice de faits. Les situations plus tendue ne sont pas occultées et s’inscrivent dans une logique de globalité où le futur sera plus accueillant qu’un présent à la fois dur et qui n’est pas dupe de sa propre évolution. Elle a foi dans un peuple qui travaille au jour le jour, sans révolution, sans violence mais avec une certaine détermination chez certains. Tout simplement. La dernière séquence est, à ce titre, admirable, de signification. Elle permet d’inclure l’éventail de la société, de faire barrage aux tenants d’une vision passéiste. Cette petite fille va guider tout un peuple, c’est certain. La figure du vélo apparaît alors essentielle, à la fois instrument d’une nouvelle condition, d’un rapport naissant et d’un mouvement perpétuel. En effet, le véhicule va permettre à la femme de contourner un tabou, de prendre possession d’un interdit et d(e s)’élever dans la société. C’est tout bête mais c’est diablement important. Aux côtés de cette vision, la bicyclette est le prisme du sentiment amoureux. Elle est un outil pour se tourner autour, pour aller chez l’autre et pour se sentir grandir. Amour et société, donc, vont être constamment mis en liaison par ce simple vélo. Le mérite en revient à la mise en scène qui, nous l’avons vu, joue sur plusieurs tableaux mais également sur une science du découpage révélatrice, symbolique, consciencieuse. Jamais le spectateur n’aura l’impression d’être devant un amoncellement de scènes qui proposent une thématique puis une autre, puis une autre. Tout est imbriqué, lié, dans un même refus de l’exclusion dans un seul et unique but : que le pays roule, littéralement, vers un destin moins noir. Le film, dans sa chair même, est traité de la même manière que les personnages. Le fond et la forme se répondent parfaitement. Wadjda est, à ce titre, un vrai coup de maitre. Pour un premier film, c’est rare et cela mérite d’être signalé. Néanmoins, malgré une envie toute naturelle tant ces données font réagir, il faut passer sur une quelconque réflexion quant à la nationalité de la réalisatrice, à la genèse du film, aux conditions de production et à la situation du cinéma en Arabie Saoudite. Cela est, certes, intéressant de s’y intéresser, surtout que toutes ces postulats sont d’une grande force, mais cela paraît assez anecdotique tant ce métrage respire le cinéma. Les contextes deviennent superflus. Seul, le Septième Art parle. La cinéaste a gagné son pari.

Wadjda est une pépite artistique où tout semble maitrisé de bout en bout. Elle propose non seulement un propos de société d’actualité mais également une vision cinématographique réfléchie. Le métrage a tout pour lui. Clairement. Chapeau !

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