Möbius

Möbius

Eric Rochant aime les projets ambitieux. Déjà, ses Patriotes portaient la flamme d’une certaine idée du cinéma. Après quelques propositions que l’on peut, à tort ou à raison, sentir moins conformes à ses réelles volontés cinématographiques, voici qu’arrive Möbius avec sujet casse-gueule et casting en or pour tenter de relever le niveau.

Avoir Jean Dujardin en tête d’affiche, forcément cela aide, que ce soit à trouver un financement ou à espérer un succès public. Si cette dernière donnée n’est pas aisément une chose que l’on peut anticiper, la première l’est. En effet, on se demande bien ce qu’aurait fait Eric Rochant avec un tel scénario mais sans un acteur célèbre et apprécié de tous en tête de gondole au moment de taper à la porte des bureaux d’un quelconque investisseur. Par frilosité, par manque de courage de part de décideurs, le métrage se dégage car il n’est pas courant dans l’industrie cinématographique française. La chose est évidente. Avec son script à tiroirs, ses enjeux internationaux, ses personnages en double figure, on n’aurait pas donner cher des propositions du réalisateur qui auraient pu finir aux oubliettes de l’ambition artistique. Heureusement, Möbius s’est monté. Et Möbius va régaler le spectateur, l’affaire est entendue, au moins dans une première lecture d’apparence. Celui-ci est déjà malicieusement manipulé, dirigé dans de multiples pistes grâce notamment à des personnages principaux tout sauf linéaires. Comme eux, personne ne sait jamais qui manipule qui si bien que le degré d’identification se fait fort et plaisant. De plus, le métrage se rappelle aux bons souvenirs du film d’espionnage autant dans la forme avec ses planques, ses micros et autres filatures que dans le fond via ses arcanes du pouvoir impénétrables, cyniques et malfaisantes. Certes, tout n’est pas parfait, notamment dans l’écriture des personnages. C’est le reproche le plus prégnant du métrage, celui qui saute le plus aux yeux et, malheureusement, celui par qui le spectacle peut s’échapper. Les seconds couteux ne sont, généralement, que des faire-valoirs, d’autres n’ont pas de réelles identités si ce n’est d’être des outils purement scénaristiques et le méchant, joué par l’habituellement génial Tim Roth, fait bien le strict minimum et nous ne sommes pas obligé de croire à la véracité de sa nationalité. Il parle tout simplement trop bien anglais. Parallèlement, il faut également passer sur les soucis identitaires de Jean Dujardin et de Cécile de France. Les deux, malgré d’énormes efforts, peuvent parfois faire rire par leur prononciation des quelques langues étrangère (le russe et l’anglais) qui fait entendre un accent français bien trop prégnant pour être crédible. L’empathie peut en souffrir, clairement. Le méchant + les gentils qui ne sonnent pas toujours bien, cela devient compliqué pour entrer dans le corps du film. Malheureusement, il faut bien avouer que le bât blesse en d’autres circonstances.

Möbius est un film d’espionnage, un genre extrêmement travaillé avec des figures tutélaires, des codes narratifs et des enjeux discursifs. Le cinéaste en a conscience mais il veut trop faire le parfait élève qui a bien appris sa leçon mais sans la comprendre. Le métrage doit passer par des cases qui sentent davantage l’obligation scénaristique que l’élévation dans le traitement des thèmes. A ce titre, les séquences censées se passer à la CIA ne servent à rien si ce n’est à brouiller l’espace du métrage pour pas grand chose. Etats-Unis, Monaco, France, Russie, Canada, on ne sait plus trop où donner de la tête. Pire, elles posent des décors aux tonalités un peu « cheap ». Ce n’est clairement pas de la faute d’Eric Rochant mais ces lieux ont tellement été montrés au plus près qu’il est difficile pour le spectateur de ne pas oublier certaines imageries. A leurs côtés, les dialogues ne font plus mouche car ils surlignent les futures actions des personnages et n’approfondissent pas les multiples enjeux. Un bon métrage d’espionnage est un objet qui parle de son époque. La Taupe, dernièrement, de Tomas Alfredson en a brillamment fait l’expérience avec son discours sur les civilisations. Dans Möbius, le réalisateur ne joue pas avec les stéréotypes, il les accumule. Au final, l’exercice sonne quand même un peu creux. Tout juste a-t-on le droit à des scènes se déroulant dans des bureaux ou des appartements assez sordides ou à des convocations dans quelques paroles. Alors oui, Eric Rochant ne veut sans doute pas aller dans cette direction, nous y reviendrons, mais un minimum de profondeur aurait apporter un surplus d’âme, une réelle incarnation plurielle au métrage. Cette simplicité dans la démarche pose, néanmoins, un gros problème. Elle ne permet même pas de rendre le script suffisamment clair. Möbius nage alors en pleine contradiction dans son approche. Non pas qu’il soit réellement compliqué mais le scénario veut trop faire l’étalage de son intelligence avec ses possibilités de tiroirs et sa géographie multiple alors qu’il ne veut pas dire quelque chose d’intéressant. On se fout alors bien du résultat de l’intrigue d’espionnage. Le film peut, ainsi, paraitre gratuit, un peu brouillon voire même cadenassé alors qu’il aurait fallu qu’il soit aéré. Cela ne correspond pas à la démarche du réalisateur. C’est dommage, le métrage, parfois, resplendit d’élégance et donc de travail. Les premiers plans l’indiquent, la suite ne fera que le confirmer. Möbius veut dérouter son spectateur de manière qualitative. Hors de question de tomber dans les travers de la production française bien vulgaire et industrielle, ce film se veut avant tout artistique. N’y voyons aucune condescendance, aucune prétention. Le cinéaste veut simplement faire du cinéma. C’est peu mais c’est déjà énorme. Il faut alors faire fi des considérations négatives qui peuvent irriguer le métrage et se laisser embarquer par les réels enjeux que veut soutenir, et qui intéressent, le réalisateur. Cadres magnifiques et parfois lourds de significations, montage souvent brillant, Eric Rochant connait les formes du langage cinématographique et en use constamment à bon escient. C’est un bon point du métrage. S’il n’arrive pas à passionner par son fond autant le faire par sa forme, non ? En ce sens, le pari est réussi. Le cinéaste nous sert quelque chose de léché, d’ambitieux, de rare. Cependant, toutes ces considérations font-elles honneur à Möbius ? Quel est réellement son but ?

Peut-être bien que le cinéaste se fout pas mal de son thriller, ce qui l’intéresse, c’est son histoire d’amour. C’est, en tout cas, dans ces séquences que le métrage prend réellement son envol, poursuit sa propre identité et se stabilise. Les présentations de chacun des protagonistes principaux permettent de les identifier dans leur profession que tout oppose. Rapidement exécutés, ces moments ne demandent qu’à se rencontrer. Cela se passera dans un bar, au cours d’une magnifique séquence filmée de façon très élégante mais surtout très simple. Un champ / contre-champ, quand il est bien utilisé, n’en demeure pas moins une règle d’une belle force. A la fois moment de communion par les regards et de détachement par le cadrage, il permet de rendre parfaitement compte des futurs enjeux humains. Eric Rochant va même encore plus loin en auréolant le tout d’une certaine forme de mélancolie. Il y a la musique, bien sûr, dans son rôle d’encadrement, mais surtout les regards de Jean Dujardin et de Cécile de France qui font merveille. On peut arriver à sentir tout le poids de leur condition, de leurs errements et de leurs interrogations. La comédienne est adéquate mais c’est surtout l’acteur, dont on pouvait avoir peur de sa réelle capacité à jouer sérieusement, qui livre une prestation convaincante. C’est bien avec Möbius – et non pas avec le terriblement mauvais Contre enquête de Franck Mancuso – que la star française élargit sa panoplie de jeu. Humain, terriblement humain, peut-être même trop, ce couple ne pourra que se déchirer. Mais le cinéaste a compris une chose, c’est qu’il ne faut pas en faire des caisses dans ce registre. La pudeur doit être de mise. Cette rencontre qui marque, indéniablement, fait figure d’introduction dans la sensibilité que veut mettre le réalisateur dans le métrage. Cette panoplie de sentiments ne quittera plus le spectateur. Quand ce n’est pas l’acteur qui va la faire passer, ce sont certaines images, notamment à Moscou, qui jouent cette carte, comme une sorte de poésie mélancolique urbaine qui enveloppe des personnages qui ne peuvent plus voir le bout de la nuit. Cette tentation est très belle et on aurait aimé que le cinéaste en fasse un peu plus. Ne boudons pas notre plaisir, cependant, car des moments clés vont faire merveille. La chose sera surtout effectuée autant dans la concrétisation physique de cet amour naissant que dans son dénouement. Un début, un milieu, une fin : la construction est parfaite. Ainsi, les scènes de sexe vont forcer l’admiration. On s’y attend dès la bande-annonce mais pourtant, le spectateur sera surpris. La représentation est extrêmement travaillée dans un système d’idées formelles qui fait mouche et qui arrivent à caractériser pleinement les personnages. Ils trouvent, ici, leurs véritables identités, loin du paraître et de l’obligation. Caméra au plus près des corps, des mains, d’un dos, des yeux, montage frôlant parfois l’abstrait tant certaines coupes peuvent paraître abruptes, la mise en scène isole parfaitement un couple en train de se perdre, quitte à envoyer tout balader. Le cinéaste a parfaitement géré ces moments casse-gueules en refusant le voyeurisme, la sexualité putassière et sans identité. Ici, tout fait sens, tout s’inscrit dans un projet global. On n’avait pas vu cela depuis un bon bout de temps au cinéma, et encore moins dans une production française souvent frileuse et vulgaire. La conclusion sera du même acabit. Bien entendu, le spectateur sait que cela finira mal. Néanmoins, cela se fera sans chagrin, sans explosion, sans heurt. La séquence de l’arrivée de Cécile de France dans son hôtel à Moscou qui introduit les limites de leurs relations est remarquable de tension et de possibilité amoindrie. Cette possibilité, d’ailleurs, se fera dans la toute dernière séquence du métrage. Faux happy-end, vraie fin tragique, Eric Rochant brouille les pistes. Ce moment permet avant tout de faire parler la puissance d’un corps et d’une représentation humaine. En un mot, elle est une parfaite conclusion à l’exercice. La boucle est bouclée. Comme le ruban de Möbius.

Möbius est teinté de défauts mais force est de reconnaître qu’ils apparaissent minines devant l’exigence qu’a voulu mettre Eric Rochant. Enfin, le cinéma français peut se faire populaire et réfléchi. On ne saurait que trop défendre une telle attitude de production.

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