Cloud Atlas

Cloud Atlas

Speed Racer a été un four cuisant. Après l’incroyable succès de la trilogie The Matrix, on ne donnait pas chère de Lana et Andy Washowski a plonger dans une nouvelle super-production. Pourtant, après quelques péripéties, Cloud Atlas arrive enfin sur les écrans.

Comment rebondir après une veste commerciale comme l’a été Speed Racer (budget de 120 millions de dollars, recettes US de 44 millions de dollars, recettes à l’international de 50 millions de dollars) quand ce n’est pas la critique, surtout américaine, qui vous tombe dessus ? Nombre de réalisateurs ont tenté de répondre à cette question. Certains s’en sont mangés les doigts en enchainant avec des films plus commerciaux. D’autres ont, tout bonnement, disparu de la circulation cinématographique. Seule une petite minorité a pu rattraper la corde à temps. Les Wachowski, eux, ont tenté une autre direction. Impossible pour eux de « baisser leurs pantalons » et de devenir des bénis oui-oui à la solde de producteurs hollywoodiens rapaces et avides de pouvoir financier. Impossible également, de ne plus faire de cinéma tant ils ont des choses à dire, tant dans l’écriture que dans la réalisation. Il fallait faire autre chose, marquer le coup et dire à nombre de cinéastes qu’un autre autre système est possible. Ils ont alors décidé d’aller chercher leur financement ailleurs et, surtout, partout. Il y avait du travail. En effet, Andy et Lana, accompagnés pour l’occasion par Tom Tykwer, avaient dans leur tête un tel éventail d’idées que les mettre sur un écran de cinéma nécessitait un budget conséquent. Celui-ci l’est, d’ailleurs, quand on sait qu’il est évalué à 100 millions de dollars mais ce n’est rien au regard de certaines autres productions récentes Made In Hollywood (Transformers 3 : 195 millions de dollars, Battleship : 209 millions de dollars, John Carter : 250 millions de dollars). Le pari financier a été, néanmoins, réussi. La façon dont le métrage a été financé prouve que les Wachowski n’ont jamais vendu leur âme au diable. Ils vont pouvoir exprimer ce que bon leur semble. Cloud Atlas est, en ce sens, une sorte de blockbuster indépendant. Le frère et la sœur ont inventé une nouvelle dynamique de production, tout simplement.

Ces données ne devraient pas entrer dans l’exercice critique. Elles sont pourtant fondamentales quant à la définition de l’identité de Cloud Atlas. Malgré un côté parfois un peu cheap dans certains costumes et autres maquillages, on sent quand même la prégnance d’une grosse machinerie derrière. La multiplicité des séquences, le jeu sans cesse constant entre passé, présent et futur nécessitent foncièrement des décors variés, des accessoires pluriels et des effets spéciaux nombreux. C’est tout la force d’un métrage qui, dans son corps même, reflète sa propre dimension « bureaucratique » où le gros budget n’est plus tributaire d’une major hollywoodienne. Cloud Atlas est un paradoxe à lui tout seul. Loin de lui jouer des tours, cette identification témoigne d’une richesse toute paradoxale qui fait sa force première. Ce n’est, pourtant, pas suffisant pour faire un bon film. Cloud Atlas vaut-il la peine d’un strict point de vue cinématographique ? Bien entendu, la réponse est affirmative. Tout est fait pour en mettre plein les yeux et le cerveau et le pari est, globalement, réussi. Les Wachowski sont connus pour faire de leurs objets filmiques des œuvres hybrides. Ce dernier métrage voudrait s’inscrire dans cette continuité. Pourtant, cette direction n’est pas aussi évidente qu’elle n’y paraît, tout du moins, elle est peut-être moins accessible que dans The Matrix ou Speed Racer. Cloud Atlas est, en fait, du pur cinéma. Certes, des influences sont présentes ici et là via la narration éclatée digne de la littérature ou quelques images qui rapprochent du jeu-vidéo mais c’est bel et bien un outil purement cinématographique qui donne tout son sens et toute son identité au métrage. On avait laissé le frère et la soeur en tête de gondole de l’expérimentation visuelle. Rappelons-nous, par exemple, du bullet time ou du ralenti / accéléré qu’ils ont su populariser. Ici, ils délaissent tout cela. La réalisation est étonnement sobre, presque minimaliste par moments, tant les outrances auxquelles ils nous avaient habituées sont aux abonnés absents. Si certains plans témoignent d’une réelle aisance derrière la caméra dans le mouvement, d’un sens du cadre pas maladroit, c’est une autre question qui se posait. Avec l’aide de Tom Tykwer, comment le film allait-il se construire ? Il faut dire que proposer une réalisation à trois têtes n’est pas chose courante hormis dans les films à sketchs. La réponse est bluffante. Alors que l’on aurait pu croire à un objet foutraque, le cinéaste allemand ayant lui-aussi une identité visuelle qui lui est propre – qu’il a su démontrer dans, notamment, Le Parfum -, Cloud Atlas est d’une cohérence visuelle incontestable. Le mérite en revient aux réalisateurs qui ont su travailler en équipe mais surtout au montage. Celui-ci est moins important dans les séquences mêmes que dans les liaisons. Ces dernières sont parfaitement travaillées. Par un élément précis du décor, par une situation particulière, par une entrée ou une sortie de champ reconnaissable, les différents moments arrivent à s’enchevêtrer de la plus belle des manières. On pourrait presque donner à l’intégralité de ces choix artistiques le nom de dictionnaire des raccords que cela ne serait pas usurpé. Le montage permet donc de dépasser le cadre du métrage à séquences sans grands rapports entre elles pour aller vers une belle unité. Si l’écriture est une matrice essentielle à cette unicité, il faut donc rappeler que la mise en scène à elle seule peut faire acte. Surtout, elle prouve que les Wachowski croient en un certain pouvoir du cinéma.

Néanmoins, Andy et Lana ne veulent pas seulement éblouir le spectateur. Ils veulent également le faire réfléchir et l’émouvoir. Le scénario, même s’il est basé sur une multitude d’histoires, ne parle que d’une seule et unique chose et d’une même manière : la foi dans l’homme et dans son destin fort avec des points de repères scénaristiques clairs. Un échec, un questionnement, un affrontement des éléments et l’Homme peut enfin constituer son véritable devenir-être. Si la forme du film relevait de la nouveauté, le script sent donc la patte Wachowski à plein nez. C’est, en effet, l’un des postulats de base de la trilogie matrixienne voire même de V Pour Vendetta, l’adaptation du comic d’Alan Moore dont ils ne sont, certes, pas réalisateurs mais dont la patte de producteurs est bien identifiable. Cette thématique pourrait décevoir car les cinéastes avaient l’habitude de renouveler le cinéma de genre. The Matrix détonnait, par exemple, avec ses incrustations de concepts philosophiques. Ici, Cloud Atlas reprend le flambeau avec, peut-être, un peu trop de facilité. Même si l’on sent que de tels sujets touchent le couple de cinéastes, cela pourrait sentir la redite. Néanmoins, il ne faut pas, non plus, faire la fine bouche. Les réalisateurs ont, au moins, le mérite de proposer quelques chose un tant soit peu intellectualisant et de personnel, chose finalement assez rare dans le cinéma à gros budget, il faut bien l’avouer. Bien entendu, les détracteurs vont continuer à s’en donner à cœur joie. Naïveté existentielle, sur-place narratif, new-age de pacotille, les éléments négatifs inhérents aux Wachowski sont toujours présents et Cloud Atlas pourrait être qualifié de navet intersidéral que cela n’étonnerait personne. Il faut, cependant, dépasser cette condition car revenir à un cinéma qui refuse le cynisme et qui respire une forme de personnalité, et donc de sincérité, fait parfois du bien. La thématique globale ouvre sur un certain sens de l’universalité. Quelques détails vont venir étayer le propos. Les différentes strates de temps nous le rappellent avec facilité et évidence mais ce sont surtout les personnages et la distribution qui offrent des éléments d’analyse pertinents. Les acteurs arrivent aisément à passer d’un protagoniste à un autre où le physique et la caractérisation seront parfois assez différents. Ils peuvent également changer de genre sexuel ou de groupe ethnique. Rien n’est impossible dans l’univers des Wachowski. Il faut y voir une volonté de couvrir un maximum de feuilles de l’éventail humain pour que le message puisse parler à et pour tout un chacun. C’est, tout simplement, une certaine quête d’absolu que Cloud Atlas essaie de véhiculer. Et si quelques tics peuvent encore déranger (les répétitions dans la voix-off en est un exemple frappant), une telle recherche ne peut qu’être applaudie. Par la même occasion, les cinéastes en profitent pour exprimer leurs aversions à toute forme d’autorité et, par extrapolation, peut-être de cracher au visage d’Hollywood qui ne les veut plus. L’identité du projet leur permet de réfuter les accusations faciles de cynisme (ou comment dire qu’un film peut être rebelle quand on est produit à hauteur de 100 millions de dollars par une pure firme capitaliste. Eternel débat) et de déclarer, par conséquence, sereinement leur peur d’un régime qui pousse les humains à bout. Oui, les Wachowski sont de grands humanistes. Oui, Cloud Atlas est optimiste. Et oui, Le spectateur peut ressortir sans honte avec la banane !

Cloud Atlas n’est, définitivement, pas un film comme les autres. L’ambition se voit à chaque seconde et à chaque recoin de l’image tant il parle autant au cœur et cerveau de chacun. Le métrage est surtout cohérent avec lui-même et avec une filmographie. La prouesse est remarquable.

4 Commentaires

  1. selenien

    « Remarquable »… J’irais pas jusque là, des maquillages qui frôlent parfois le ridicule (pour une telle production c’est franchement anormal) et une fin qui manque de panache maisa avouons que le lyrisme et la densité de ce film nous emporte… 3/4

  2. derf

    Mise en scène, références (chapeau pour l’odyssée d’Abe, fallait me la sortir !) et surtout montage de ouf pour un resultat qui fait malheureusement retomber les wachowski dans leurs plus gros travers…le gloubi-boulga libertaro-philosophico-messianico-mannichéen n’est peut-être pas aussi ridicule que dans matrix revolutions mais il est quand même bien présent. Où l’art de flatter l’ego du spectateur en le persuadant qu’il comprend dans un « enorme » effort de reflexion un film en apparence compliqué (le syndrome Inception) qui nous apprend que les gentils ils sont toujours gentils, que les mechants ils sont toujours mechants et que le messie de son temps sera toujours là pour les avancées societales…wa-hou…

    Maintenant que Lana a arrété de claquer le blé en chirurgie, qu’on leur redonne de l’argent et qu’ils nous fassent du divertissement intelligent comme le 1er matrix ou speed racer, du fun et un peu de reflexion pompés de tous les cotés mais bien emballés mais qu’ils arretent de se pomper le dard avec la palice, ça prend le pas et ça gâche….

    Mais comme je disais au début, suis au moins d’accord avec toi sur le montage, c’est l’ecole du raccord ! Rien que ça sauve le film sur la forme tant la structure était casse-gueule mais au final maitrisée.

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