Guerrière

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Guerrière débarque en catimini sur les écrans français alors qu’il a su provoquer un succès dans son pays d’origine, l’Allemagne. Quelques récompenses de marque, et pas des moindres puisque les titres de meilleurs film, scénario et actrice lors de la remise des prix du cinéma allemand lui ont été décernés, sont venues marquer le parcours de ce premier long métrage de David Wnendt.

Comment un premier projet peut-il faire autant parler de lui positivement ? Le sujet pourtant n’est pas des plus original. En effet, avec cette histoire d’une jeune femme aux tendances néo-nazies plus qu’affirmées qui se prend d’affection pour un réfugié afghan, le spectateur se dit qu’il est devant un sujet maintes fois rabattu, stéréotypé voire même galvaudé. Les bonnes intentions et le discours essentiel ne font pas toujours tout le travail. Guerrière, en apparence, ne déroge donc pas à la règle. Le scénario n’offre, finalement, que peu de grosses surprises et pourrait même se faire qualifier de cousu de fils blancs. Toutes les figures classiques y sont avec la petite jeune qui arrive et provoque la jalousie de l’héroïne, le gros malabar de petit ami au tempérament aussi bourrin que pachidermique – c’est dire comme ce personnage est écrit avec les gros sabots de circonstances – ou le leader de cette bande faisant figure de vieille intellectuel. Ces partis-pris d’écriture, et c’est bien dommage, se télescopent avec d’autres métrages proposant la même thématique. On pense surtout à American History X, projet peut-être le plus marquant sorti sur les écrans assez récemment, avec ce protagoniste de Stacy Keach et cet affrontement entre deux générations, l’une jeune et facilement « adaptable », l’autre plus mature et finalement prête pour renoncer à ses démons. Bien entendu, les différences restent quand même nombreuses mais impossible de ne pas y penser. C’est à ce moment que l’on se rend compte de la puissance évocatrice du film de Tony Kaye et ce, malgré tous ses défauts. Surtout, c’est le cheminement qui manque d’ambition. Le refus, la violence puis la compréhension et l’aide, la division d’avec les autres membres et la récupération sous son aile de la petite jeune, rien ne sera épargné au spectateur. Pourtant, il y a bien quelques trouvailles, comme cette image du début dont on image de suite qu’elle est un flash-forward et que le métrage ne terminera pas sous les meilleurs auspices ou quelques absences de personnages qui questionnent. Néanmoins, si certaines choses sont voulues, d’autres apparaissent comme des manquements à l’écriture – ou à des problématiques de rythme et de montage ou de budget insuffisant pour tourner les-dites scènes. Qui sait, le métrage reste un projet de fin d’étude. Guerrière donne alors l’impression de manquer d’identité. Pire, il peut alors alors avoir du mal à réellement passionner et questionner un spectateur réceptif et enjoué de se voir proposer de telles thématiques mais qui n’arrivent pas à dépasser la surface.

La mise en scène, heureusement, va tenter de relever le niveau. Pourtant, l’immense majorité de la représentation ne tire pas son épingle du jeu. Tout juste a-t-on le droit à l’habituelle caméra à l’épaule qui vise à entrer au plus de la psychologie du personnage original ou à une utilisation d’une musique ad hoc mais convenue. L’imagerie se situe, donc, au même niveau que le scénario. Celle-ci, néanmoins, n’est pas trop médiocre pour rebuter totalement l’auditoire et suffisamment efficace pour l’appâter un minimum. Pourtant, malgré des défauts bien prégnants et visibles, quelques petites touches permettent de relancer l’intérêt. On pense notamment à un superbe travelling de quartier délabré où les influences du Jim Jarmusch de Mystery Train, par exemple, ne sont jamais loin et qui permet de caractériser superbement la condition de ce jeune immigré, à un jeu sur les décors qui ouvre sur de beaux moments d’arrière plan – magnifique squat du jeune garçon avec cette carte symptomatique ou à un découpage – ou un refus du découpage – qui garde toute son efficacité. Mais c’est surtout le début qui interroge. Le premier plan, magnifique de sens et de beauté pure, contraste vraiment avec la réalisation habituelle. Le spectateur retrouve, ici, une construction maitrisée qui cloche avec la « facilité » du reste de la réalisation naturaliste. Puis, ce sont des images en found-footage qui innerve le métrage. Conscient, David Wnendt a la belle idée de ne pas trop abuser de ce type d’images. Il sait qu’elles peuvent poser de nombreux problèmes de point de vue et préfère donc rester concentré sur son usage premier. Le spectateur a, en effet, le « privilège » de rentrer dans la vision de ces jeunes nazis. L’identification est dérangeante, le propos se fait fort et Guerrière atteint son but. Le cinéaste en a sous la main, c’est certain, mais c’est dommage qu’il n’aille pas plus loin dans l’expérimentation. A ce titre, une belle carrière peut s’ouvrir à lui quand on voit les petites subtilités qui, même si elles ne s’avèrent pas suffisamment nombreuses, témoignent d’un sens réel de cinéma.

Néanmoins, le métrage ne vient pas de n’importe quel pays, c’est important de le souligner. L’Allemagne du cinéma a su prendre des problématiques pertinentes à bras le corps. Il y a eu, pour ne citer que les projets les plus emblématiques le romanesque La Vie des autres, le dérangeant La Chute, l’efficace La Vague et surtout le superbe Et Puis les touristes. Tous ces films ont en commun d’avoir su rendre compte de l’histoire douloureuse de l’Allemagne selon des points de vue à chaque fois intéressants et qui, surtout, questionnent. Bien entendu, chacun peut juger de la qualité de ces métrages mais personne ne peut nier l’impact incroyable qu’ils peuvent susciter. Nous ne sommes plus dans le sempiternel rapport cause / conséquence de facilité où de nombreuses données diverses et variées sont convoquées dans une construction binaire que le cinéma ne mérite pas toujours. C’est bien plus subtil que cela et Guerrière vient naturellement s’inscrire dans cette lignée féconde. Mais alors, où trouve-t-on ces forces ? En tout cas pas dans ce rapport avec le grand-père qui est lui, justement, bien trop facile et flagrant. Pour que le spectateur puisse pleinement aimer le film de David Wnendt, il ne faut donc surtout pas rester sur les considérations de façade. Il va falloir savoir creuser et, à ce petit jeu, le film pourrait presque apparaitre comme beaucoup plus malin qu’il n’y paraît au premier abord. Il y a d’abord ces images du début dont l’écho sur le spectateur a déjà été mis en exergue. Mas il faut également prendre en compte l’aspect moderne. Les nazillons ne sont plus un groupuscule terré dans l’ombre. Non, ils utilisent les médias 2.0 comme tout le monde, apparaissent décomplexés et sûrs de leur bon droit. Cela fait froid ans le dos. A la vue de ce discours global et de la violence des actes que le métrage offre, le cinéaste nous met, indéniablement, en garde contre ces populations et les réseaux. Cette mise en garde doit, d’ailleurs, être constante.

En effet, au détour d’un dialogue d’une puissance rare, le réalisateur arrive clairement à mettre en représentation une jeune fille des années 2000. L’histoire, ou plutôt l’Histoire, très peu pour elle. Elle ne vit plus dans cette Allemagne qui a été ravagée. Son pays, c’est celui du modernisme actuel, de sa richesse, de l’Europe et de l’hyper-connectivité. Alors quand arrive ce moment fatidique, le spectateur peut se rendre compte à la fois de la dimension contemporaine de la jeunesse mais de la débilité extrême et extrémiste du groupe qui joue clairement la carte de la rébellion première et sans réflexion pour recruter dans un élan pathétique et ridicule. Choquer marche toujours, autant le faire avec une personne qui a peu de repères et qui peut faire preuve d’ignorance. Cette personne est une proie facile, tout simplement. La crise adolescente, même si elle reste identitaire, ne se fait plus psychologiquement mais politiquement. Au moins, ces nazis sont sûrs de jouer sur les faiblesses de la jeunesse et de « gagner » sur ce terrain. Tout ceci est définitivement bien détestable. Heureusement, comme une réponse magnifique à ce petit jeu, c’est justement la psychologie qui va permettre une survie. Ici, le réalisateur fait encore le malin. Jamais il ne va entrer dans le manichéisme et l’angélisme avec son personnage principal. Pour certains, un tel refus peut être perçu comme un étayement des paroles et des comportements de cette protagoniste. Pourtant, ne pas enfoncer les portes ouvertes de la représentation et de l’attente est une force tant cela participe d’un refus du stéréotype. On ne sait pas clairement si l’héroïne a réellement changé de bord même si le spectateur s’en doute bien. Tout juste sait-on qu’elle est devenue, enfin, humaine. De cette manière, le cinéaste se fait pleinement adulte, ne jugeant jamais les actes tout en essayant de, constamment, les comprendre. Guerrière rentre alors dans les richesses et les contradictions de la nature humaine. Même si tous ces nazillons passent pour détestables, certains s’offrent à la complexité. Ce n’est pas que le métrage soit ambigu, loin de là, mais il a le mérite d’aller assez loin dans une personnification qui, au départ, ne se proposait pas le moins du monde. Le réalisateur a clairement su déjouer les attentes, bravo à lui.

Guerrière, derrière ses habits de petit film à la bonne conscience, cache une réelle recherche de personnages riches. Pour un premier métrage, on ne peut pas dire que ce soit un coup de maitre, les « facilités » étant trop nombreuses. Cependant, les idées malignes parsemées ça et là augurent le meilleur pour David Wnendt.

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