Clip

Clip

Le cinéma serbe n’est pas souvent à l’honneur sur les écrans hexagonaux sauf, bien sûr, quand il faut parler de l’étendard Emir Kusturica. Alors quand arrive Clip, premier long-métrage d’une jeune cinéaste, à la réputation sulfureuse acquise dans les festivals, le pas se doit d’être franchi sous peine de passer à côté d’un bel objet iconoclaste.

Attention, film choc ! Interdit aux moins de 16 ans, et avec avertissement, il aurait pu se valoir d’une « censure » supérieure sans que cela ne soit réellement choquant. Quoiqu’il en soit, les problèmes de distribution et la catastrophe commerciale engendrés en conséquence par un tel acte n’aurait pas été de circonstance. Clip, en effet, et même s’il ne va pas épargner le spectateur, mérite le coup d’être visionné, ne saurait-ce que pour l’hallucinant régime d’images qu’il propose. Les noms de Larry Clark (Kids, Bully et surtout Ken Park), d’Harmony Korine (surtout en tant que scénariste de Kids même si son récent et génial Spring Breakers appréhende quelques visions identiques) voire même de Catherine Hardwicke (celle de Thirteen, pas de Twilight) peuvent être convoqués. Ces cinéastes ont su plonger dans les affres de la condition adolescente avec une violence certaine grâce à une représentation qui choque, qui révulse mais qui, toujours, questionne. Maja Milos va aller encore plus loin. Courageuse, la cinéaste l’est indéniablement car plonger à de telles profondeurs pour un premier long métrage n’est pas aisé. Le risque de se casser la gueule dans la manière de filmer est immense tout comme celui de se faire traiter d’irresponsable voire même de pornographe si l’on s’en tient au propos. Bien entendu, les erreurs seront évitées, Clip s’annonçant alors comme un véritable tour de force, et, comme tout cinéaste qui se respecte et qui respecte ses personnages, la réalisatrice ne va pas jouer clairement sur le dégout, ne va provoquer pas gratuitement, ne voudra pas choquer foncièrement le spectateur. Les images feront sens.

Sexe explicite et beaux sentiments ne font, dans l’imaginaire collectif, généralement pas bon ménage. Les clichés ont la vie dure et il faut une force de persuasion puissante pour arriver à convaincre l’auditoire. Pourtant, ici, le spectateur se rend compte d’une chose, c’est qu’il est en face d’une réelle proposition de cinéma. La thématique générale du métrage renvoie donc aux adolescents ; adolescents qui, dans les premiers émois amoureux, ont bien évolué dans les comportements. Exit les timidités, joues rouges et autres bafouilles au moment de parler, finies les surprise-parties qui font se lâcher arrosées au Champomy ou au Coca-Cola, terminés les mots doux écrits d’une main tremblotante dans le but de déclarer une flamme maladroite. Clip fait changer de dimension la condition adolescente. Nourrie aux images pornographiques et à la Turbo Folk, une genre bien dégueulasse autant musicalement (une espèce d’Eurodance avec des instrumentations traditionnelles) que dans les paroles (nationalisme exacerbé, attitude gangster, richesse et filles faciles) et sponsorisé qui plus est par partis politiques et autres mafias, plombée par le narcissisme, la relation amoureuse est devenue un poil plus hardcore. Certaines séquences sont, ainsi, proprement sidérantes dans ce qu’elles montrent. Montrer, le terme est, en effet, important. Maja Milos ne s’embarrasse pas d’une quelconque suggestion. Ce qui se passe, que ce soit en terme sexuel ou dans une logique comportementale, le spectateur va le voir, peut-être même le subir, mais il va être obligé de se questionner sur ce nouveau statut. Une sensation de mal à l’aise palpable peut alors se créer. Les personnages peuvent, également, ne pas être compris. Le garçon peut agir comme un authentique connard, une machiste de première, ne prenant la gent féminine que pour un kleenex destiné à ramasser son sperme, la fille comme une écervelé, qui délaisse sa famille pourtant meurtrie et qui ne prend pas conscience de la portée de ses gestes ni même de ceux des autres. Pire encore, ces données prennent de l’importance de plus en plus tôt comme en témoigne une séquence dans une chambre de foyer à la fois belle et terrible. La génération numérique n’a plus l’impression de souffrir d’un quelconque complexe. Au delà d’un questionnement ou d’une interrogation, cet ensemble peut énerver. Il ne faut, non plus, pas en faire une généralité. Mais les faits sont là. Il suffit de faire une petite recherche rapide sur le Net pour s’en rendre compte. Cependant, une chose est évidente, c’est que le miroir que Clip se propose d’être n’est pas déformant. Si c’est sale, c’est parce que notre monde est maintenant sale. Tout simplement.

Néanmoins, et c’est à ce niveau que se situe la force du métrage, la cinéaste a le mérite de ne pas juger cette évolution. Elle prend acte de nouvelles techniques de drague, tout simplement. En cela, les images en arrivent à être tout à fait regardables tant elles sonnent vraies. Car oui, l’héroïne est carrément raide dingue de ce Djole. A la différence des réalisateurs cités plus haut, Maja Milos ne critique pas, ne dénonce pas, ne moralise pas – les termes ne sont pas péjoratifs. Au contraire, elle regarde, elle scrute et elle essaie, avant tout, de comprendre. Sa formation de documentariste y joue probablement. Nous sommes davantage devant une démarche de captation de la réalité que devant un travail purement fictionnel. Pas de mise à l’écart, pas de condescendance, la cinéaste reste avec ces jeunes, à leur niveau. Elle y arrive d’autant mieux qu’elle parvient à teinter le film d’une certaine couche sentimentaliste. Il ne faut pas croire, en effet, que cette génération est nihiliste, inconsciente voire inhumaine. Et chose cinématographique par excellence, c’est par la mise en scène que l’émotion se propose. Les images mettent de côté leur côté brutal pour délivrer une humanité. Au traitement par le téléphone portable qui suit le parcours trash de l’héroïne, à celui en caméra à l’épaule se succèdent des images plus léchées. Les plans se font plus fixes, quelques légers mouvements de caméra font leur apparition. Ces techniques de représentation permettent de faire le grand écart. Ce dernier est réussi car les coupes de montage font remarquablement passer l’évolution. Le travail sur le décor participe également de ce traitement et il est intéressant de voir les liens qu’il tisse avec la relation sexuelle. C’est ainsi qu’à l’une des séquences les plus troublantes peut succéder une autre qui se trouve être ouvertement sensible. Surtout, un tel montage permet de faire réfléchir sur l’image précédente. Ce que le spectateur regarde ne prend son sens final qu’à l’orée du plan suivant. La vulgarité, le choc, la violence sont clairement des outils pour faire passer cette nouvelle condition. Surtout la réalisatrice pluralise les points de vue sans jamais tomber dans l’écueil du found footage qui vire au grand n’importe quoi ou dans l’hyper-stylisation à outrance. La représentation est maitrisée autant sur le plan plastique que théorique.

Le film mérite, néanmoins, quelques bémols. Ces derniers sont peut-être salvateurs dans le sens où ils permettent de faire souffler un spectateur qui se rend bien compte des défauts. Sans quoi, la claque cinématographique aurait pu être un peu trop forte. Un mal pour un bien, en somme. Le premier élément concerne les performances des comédiens. L’actrice principale est formidable, en plus d’être elle aussi courageuse, aucune discussion possible mais on ne peut pas dire la même chose de son acolyte masculin. Même s’il est au cœur de belles scènes, il se retranche parfois un peu trop dans le mutisme pour que le spectateur puisse réellement s’attacher à lui. Heureusement qu’il se rattrape sur son comportement et son langage corporel sinon il aurait paru tout bonnement incompréhensible. Parallèlement, quelques retours dans le mise en scène ne sont pas, non plus, bien intégrés. Alors que les protagonistes évoluent, la cinéaste répète des motifs. Cela a pour conséquence non seulement d’entrer dans un choc supplémentaire alors qu’il est déjà bien établi mais surtout d’enfermer les personnages dans leurs conditions. Le discours est maladroit, même si compréhensible, car l’écriture a vocation justement à les aérer de plus en plus au fur et à mesure du déroulement du métrage. Enfin, et c’est peut-être le plus gros reproche, le film tente une virée dans la situation familiale qu’il ne maitrise pas. Les données sont pourtant intéressantes mais elles n’entrent pas dans le projet global du film. Elles sont, de plus, identifiées plutôt lourdement. Ainsi, le spectateur peut se sentir écrasé par une telle démarche aux limites de la chape de plomb beaucoup trop suffocante. Cela aurait pu faire un autre métrage. Ici, on a comme l’impression que cet enjeu alourdit la trame déjà bien bourrine de Clip. A trop vouloir être consciencieuse, la réalisatrice finit par trop en faire. Il faut, néanmoins, mettre ce défaut sur un manque d’expérience.

Clip est une réussite indéniable et vient se classer avec une grande facilité dans le catalogue des films les plus violents intrinsèquement parlant de ces dernières années. Néanmoins, derrière cette crasse apparente, il en ressort bel et bien une humanité. Le projet est relevé haut la main. Maja Milos : retenons bien ce prénom et ce nom.

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