Mamá

Mama

Une production Guillermo Del Toro est généralement un signe de qualité. Le cinéaste mexicain a souvent la bonne idée de s’associer à des projets « différents », à la fois associé au genre et, la plupart du temps, à une sensibilité certaine. Mamá voudrait, naturellement, participer de cette dynamique.

Pourtant, dès le début du métrage, le spectateur sent que l’écriture va se casser la figure. Le prologue est, malgré tout, réussi. Ce premier mouvement de caméra est superbe et arrive à faire une liaison qui pourrait initier un lien fort. En effet, ce discours entendu émis de l’autoradio de cette voiture abandonnée rappelle les ravages de la crise économique actuelle et la ligne de fuite du cadre qui se conclut sur cette porte d’une maison de banlieue américaine tout ce qu’il y a de plus classique appelle facilement à une interprétation digne. Mamá va ancrer l’horreur dans un contexte précis, aux données sociales et politiques. Ce serait donc l’état du monde qui va initier l’horreur. En ce sens, nous ne sommes pas loin d’une démarche consciencieuse qui n’est pas sans rappeler les grands maitres du genre des années 1970. Tobe Hooper (Massacre à la tronçonneuse), Wes Craven (La Colline a des yeux), George A. Romero (les deux premiers volets de ses aventures de zombies) avaient, en effet, su poster des films en proie aux doutes multiples de leur époque. Andres Muschietti, le réalisateur, n’aurait pas pu choisir de meilleures références, nous parlons quand même, ici, de chefs d’oeuvre. Hélas, cette introduction n’ira pas au bout de sa logique. C’est comme si le cinéaste essayer d’appâter le spectateur dans une démarche précise en lui montrant une certaine intelligence et un vrai propos. Peut-être veut-il nous dire que le film d’horreur est un genre sérieux et qu’il est capable de réfléchir sur son époque ? C’est en tout cas l’impression qu’il donne. Pourtant, il n’a pas besoin de proposer un tel discours qui n’est pas efficace tant il est imprégné d’une lourdeur quelque peu gênante. Les amateurs savent la puissance du cinéma d’horreur et de nombreux textes ont su révéler à un public moins averti toute la richesse de cette cinématographie. Pourquoi faire cela, alors ? Cette interrogation, même si elle va peu à peu se dissiper au fur et à mesure du métrage, va revenir hanter le spectateur à la sortie de la projection. Vraiment, pourquoi ? Un manque de confiance ? Un sabordage de scénario ? Personne ne le saura. Dès lors, il est bien difficile de prendre Mamá pour un projet abouti.

Le générique de début ne viendra que confirmer cette impression déceptive. Celui-ci, néanmoins très graphique et non dénué de charme, nous raconte toute l’évolution des deux fillettes par qui l’horreur va se manifester. Ainsi, quand elles referont leur apparition, la découverte ne sera pas teintée d’une bien grande excitation. Pourtant, leur potentiel de flippe est réel mais il est tout bonnement désamorcé par l’explicitation de l’introduction. Le gâchis se retrouve, littéralement, devant nos yeux. Malgré tout, il ne faut pas se désintéresser du dispositif de représentation. Mamá arrive, à ce niveau, à montrer quelques jolies signes de vitalité cinématographique. La découverte de la cabane, même si elle reste problématique dans l’écriture globale, est parfaite. Il est vrai qu’à ce niveau, le cinéaste a su conjuguer deux données essentielles du cinéma de genre : la peur du noir et le peur du hors champ. Ici, elles sont parfaitement maitrisées. Cette démarche classique fait du bien tant elle est consciencieuse. De même, quelques éléments dans la maison sont particulièrement significatifs. Ainsi, ce sublime plan d’ensemble à l’étage lorsque Jessica Chastain porte son panier à linge et que les fillettes jouent dans leur chambre fout sacrément la trouille. Le cadrage est parfait avec cette division dans le cadre entre le couloir et la-dite chambre et il augure bien la dichotomie entre la réalité de la jeune femme et celle des deux enfants. Le hors champ dans cette pièce à coucher est efficace et la chorégraphie de la scène, travaillée, fait un parfait résumé de la représentation horrifique. En un plan, le réalisateur livre une séquence glaçante, sans doute la plus réussie du métrage. Par la suite, il en tentera une autre avec l’épisode du petit déjeuner. Celle-ci sera moins couronnée de succès mais ce dispositif reste néanmoins d’une efficacité redoutable. Ajoutons à cela, des plans d’ensemble en extérieur sur la maison qui utilisent une focale particulière et démoniaque et nous obtenons des moments d’horreur qui font sens. Hélas, ces indéniables succès ne rattrapent pas la globalité d’un dispositif qui joue énormément sur l’accélération d’image et le jump scare sonore. La démarche n’est pas bien subtile et se fait même énervante. Foutre la trouille au spectateur, oui ; abuser de système archi rabattu, à un moment, cela ne marche tout bonnement plus. L’horreur disparaît. Les qualités énumérées apparaissent, finalement, seulement comme des soubresauts.

Si l’horreur ne fonctionne pas toujours, c’est qu’il existe un problème bien plus grave que la mise en scène. C’est dans le pacte de représentation qu’il faut aller creuser. Mamá joue constamment sur un entre-deux qui n’est pas une réussite. Le métrage, ne sait, en effet, pas se placer quant à la place de son entité « maléfique ». Parfois, elle est invisible, parfois elle est montrée. Si la première situation est assez remarquable tant elle permet de jouer sur le hors champ (les regards des filles sont diaboliques, notamment ceux de Victoria durant les séances d’hypnose ; la séquence de l’appareil photo), la deuxième se casse immédiatement la gueule. La faute n’en revient pas aux effets spéciaux numériques, plutôt dégueulasses dans l’ensemble malgré un corps intéressant, mais à la question de la croyance. Le prologue nous disait pourtant que cette Mamá existe bel et bien. C’est une posture intéressante dans le sens où c’est le fantastique qui fait son apparition. En effet, avec ce trou dans la réalité communément admise est concret, le métrage se pose littéralement comme un film fantastique. Pourquoi, alors, la suggérer dans un certain nombre d’autres séquences ? On sent bien que l’enjeu est de questionner la vitalité mentale des deux enfants mais, dans ce cas, on serait davantage dans l’horreur et non plus dans le fantastique. Mamá ne sait, finalement, plus sur sur quel pied danser car il est difficile de cerner une véritable identité. Il est, alors, naturel que l’aboutissement à cette interrogation tombe à l’eau. Le monstre a déjà été montré, le fait de savoir si elles l’inventent ou s’il est vraiment présent ne se pose tout bonnement plus. A ce titre, la scène de rêve de Jessica Chastain ou la vision de Lucas sur son lit d’hôpital atteignent un certain ridicule que le premier degré du film ne souhaite pourtant pas. Alors oui, on peut y voir comment une volonté de jouer sur la pluralité des moyens de faire peur. Néanmoins, dans la représentation théorique, l’exercice est vraiment bancal. Le métrage n’offre alors plus aucune surprise. Pire, ce grand écart peut énerver. Néanmoins, force est d’avouer que cette question, inhérente au cinéma de genre, est souvent problématique. Montrer ? Ne pas montrer ? Sur quelles peurs faut-il jouer ? Charles Tesson en parlait très bien. Eric Dufour également. Loin de là l’idée d’appuyer telle ou telle thèse, il faut savoir faire des choix sous peine de décontenancer le spectateur pour de mauvaises raisons. Et Andres Muschietti n’en a pas fait.

Il y avait pourtant un beau film à faire. Si l’aspect économique énoncé au début a été laissé de côté, c’est pour mieux ancrer le projet dans une thématique humaine. Mamá, comme son nom l’indique, va parler du sentiment maternel. Le propos est noble mais, surtout, il arrive d’une façon plutôt iconoclaste (certains diront maladroite). En effet, le personnage principal, tout du moins au début, est un homme. C’est par lui que les filles vont entrer dans le film, c’est lui qui se bat pour qu’elles puissent exister. Un retournement dans le scénario va changer la situation. Cette dernière bascule de manière sèche, peut-être même trop. Néanmoins, un tel virage est nécessaire pour que le personnage de Jessica Chastain puisse se concrétiser. En effet, cette cassure dans le script correspond à celle qui se passe dans sa mentalité. Autrefois bassiste dans un groupe de rock (les lignes de basse sont d’ailleurs assez puissantes, soit dit en passant), Annabel est une personne qui démarre comme un ampli marche sur la Rickenbaker de Lemmy : au quart de tour. Dès lors, il n’y a nullement besoin d’établir une caractérisation évolutive et linéaire. Non, il faut un choc, un vrai pour qu’elle puisse s’accomplir. Cette structure est l’une des plus belles idées du métrage car elle entre bien dans la personnification. Néanmoins, cette femme, aussi intéressante soit-elle, vampirise les autres personnages masculins. Le spectateur en arrive à se foutre complètement de la trajectoire de son copain tout comme celle du psychologue. Ils ne font que les faire-valoir. Surtout, ils souffrent d’un tel déficit d’écriture que l’on remarque bien que le réalisateur ne voulait pas parler d’eux. Leurs « enquêtes » ne sont, alors, guère passionnantes et elles frôlent même l’indigence au regard de leur temporalité incohérente. Le spectateur se doit de vite passer au travers s’il veut apprécier un final qui conforte Jessica Chastain dans sa nouvelle identité. La volonté de poésie est certaine, l’évolution du personnage palpable et le fantastique, car c’est finalement bien de cela dont il s’agit, se transforme en douce mélancolie. Il est juste dommage que, graphiquement, le « monstre » ne tienne pas la route. Là aussi, le ridicule n’est jamais loin. Heureusement que l’ambiance de la séquence rattrape un peu le niveau. Néanmoins, au final et malgré de belles et louables intentions, Mamá ne peut pas se comparer à des productions de genre poétique qui ont su marquer l’auditoire (L’Orphelinat, Insensibles pour ne citer que ces deux exemples).

Mamá aurait pu augurer de belles choses et il en avait les moyens. Si la forme est globalement bancale malgré quelques moments réjouissants, c’est surtout la thématique qui permet de mettre le métrage à un niveau correct. Le métrage reste, cependant, une déception.

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