The Bling Ring

The Bling Ring

Sofia Coppola, malgré son Lion d’or obtenu à la Mostra de Venise en 2010, n’avait pas su convaincre pleinement avec un Somewhere pourtant non dépourvu de qualités. C’était comme si la réalisatrice, après les succès impressionnants de The Virgin Suicides et Lost In Translation, avait changé de statut, passant de petite génie à la caméra émotionnelle perceptible et sensible à cinéaste pompeuse et hype au service du néant cinématographique.

Cette dernière identité restait, quand même, assez usurpée et laissait témoigner d’une certaine mauvaise foi de la part de l’auditoire. En effet, la miss n’avait pas, à y regarder de plus près, beaucoup évolué dans l’approche sensitive de son cinéma. Tout du moins, elle n’avait jamais délaissé le cœur et l’âme de ses personnages. Il faut revoir l’intégralité de ses métrages pour bien s’en rendre compte. Et de se poser une question : où est la vacuité dans une telle démarche intime ? Nulle part. Alors oui, les cyniques pourront toujours faire la fine bouche devant cet écran de naïveté mais force est de reconnaître que le personnel est toujours de mise. Que pouvait-on alors réellement lui reprocher ? D’essayer de nouvelles choses au niveau du montage (Somewhere est, à ce titre, assez passionnant) ? De ralentir le rythme (mais a-t-elle déjà été punchy) ? De toujours parler de la mélancolie féminine (Somewhere et Lost In Translation prouveront, d’ailleurs, que non) ? En un mot, Sofia Coppola s’était faite avoir par des clichés que beaucoup ont bien trop rapidement construits. Le succès de ses deux premiers métrages a été trop vite et trop mal digéré par quelques observateurs manquant cruellement de flaire. The Bling Ring ne va, c’est sûr, pas déroger à la règle et va se faire démonter par ceux qui vont oublier de prendre du recul sur le cinéma de Sofia Coppola. Pour le bonheur des uns et le malheur d’autres, donc, les ingrédients habituels de la réalisatrice vont répondre tous présent. Nous retrouvons, ainsi, une petite bande jeunes lycéens qui vont se retrouver pris au piège de leurs activités de cambriolage sur des propriétés précises. Nous parlons, ici, de villas de stars – ou de starlettes – où des richesses bling bling et / ou glamour, c’est selon la propre définition du spectateur, vont se trouver à perte de vue. De quelle manière la cinéaste va-t-elle aborder ce postulat ? Déjà, faire un métrage sur un sujet aussi contemporain et non original, le film étant basé sur un article de Vanity Fair tout récent, est une grande nouveauté pour Sofia Coppola. Si l’adaptation a déjà été choisie comme mode opératoire scénaristique, le spectateur sent, dès l’amorce du projet, que The Bling Ring va proposer un petit quelque chose en plus. On pourrait même presque croire qu’elle voudrait émettre un commentaire sur un sujet d’actualité. Bien évidemment, et c’est la belle surprise du métrage, elle va le faire mais sans le pataquès bien lourd que beaucoup n’aurait pas hésité à répandre, l’opinion que l’on pourrait attendre étant bien facile à cerner.

Ce qui intéresse Sofia Coppola, ce sont ses personnages. Elle a toujours su les respecter et les comprendre. On pourrait même dire qu’elle les aime littéralement. La dimension intime est évidente. Mais, ici, pour la première fois de sa filmographie, on sent que la cinéaste ne les porte pas unanimement dans son coeur. La chose est d’une nouveauté rafraichissante, surtout venant d’une réalisatrice connue pour son extrême compassion. C’est comme si elle prenait du recul par rapport à eux. Ce manque d’affection est, cependant, parfaitement cohérent avec la démarche globale d’intégrer un sujet de société dans le corps de son film. Il est, surtout, nécessaire afin de ne rater aucune possibilité, quelle soit d’écriture ou de forme. Néanmoins, si la cinéaste abhorre cette petite compagnie, elle ne va pas la juger. Son regard si particulier ne peut s’empêcher d’être présent. Une telle attitude en deviendrait, finalement, presque paradoxale. La raison de cette démarche se trouve dans l’esprit de globalité que le métrage essaie d’instaurer. Déjà, elle ne va oublier de sortir de cette bande. L’arrière-plan familial est, comme à son habitude, soumis à des problématiques fortes. Ici, elles sont des plus modernes. Exit la famille soudée et sur-protectrice de The Virgin Suicides qui faisait péter un plomb à ces jeunes filles ; finie la cellule de Marie-Antoinette qui est davantage éprise de réputation flatteuse et codifiée et ne prenant pas en compte l’identité de la future Reine : out les dislocations structurelles de Lost In Translation. Dans The Bling Ring, les jeunes sont tributaires de divorce, de déménagement voire même d’abandon quand ce n’est pas une certaine forme de bêtise qui ne vient pas irriguer la jeunesse. La cinéaste a le mérite de ne pas appuyer là où cela aurait pu faire trop mal pour le spectateur. Tout se passe de manière classique, presque trop évidente. Tout juste peut-on remarquer cette mère complément à côté de la plaque et complètement prisonnière de sa philosophie New-Age. Dès lors, il est normal que cette petite bande ne sache plus comment gérer son propre univers. Pour autant, Sofia Coppola ne leur cherche pas, non plus, d’excuses. Elle prend simplement en compte une société californienne en déliquescence et tente d’éclaircir le regard de tout un chacun.

Ces adolescents doivent bien se rattacher à un élément, une donnée, un caractère qui va les pousser à vivre et à s’attacher les uns des autres. C’est par ce prisme si puissant que les personnages coppoliens arrivent à trouver une raison d’exister. Ce dénominateur commun ne va pas se retrouver là où l’on aurait pu l’attendre. Autre nouveauté, donc, les protagonistes de The Bling Ring ne portent pas en eux un malheur incommensurable. S’ils sont, certes, perdus, ils n’ont pas, pour la majorité d’entre eux, vocation à explorer les méandres de la mélancolie adolescente ou de l’état d’âme d’adulte. L’existence n’est plus un combat à livrer ou une condition à questionner. Non, dans The Bling Ring, on se demande toujours si les protagonistes ont, ne serait-ce qu’un court instant, réfléchi sur eux-mêmes. Parfaits résumés de l’époque actuelle, ils ont fait de l’adage « tout, tout de suite » plus qu’une philosophie de vie. Peut-on parler d’hédonisme ? Certainement pas, cette posture étant avant tout un principe que l’on peut – et doit ? – prendre au corps. C’est davantage une marque de fabrique dont il s’agit ici. A ce titre, ils sont, simplement, contents de leur statut de jeunes américains plutôt à l’aise dans l’échelle sociale. Ils n’ont pas peur de rêver d’une célébrité atteinte coûte que coûte même si celle-ci peut s’avérer futile et étendue à un réseau des plus limités. Pour preuve, les modèles restent quand même Paris Hilton, reconnue pour n’avoir jamais rien fait de constructif dans sa vie ou Lindsay Lohan qui est passée de star en devenir (Freaky Friday, Mean Girls) à trublion de bas étage pour cours de justice. En ce sens, la mise en scène de la réalisatrice a su évoluer. Les atmosphères vaporeuses et urbaines laissent la place à un modernisme salvateur. Coppola a eu la bonne idée de se renouveler. Encore une fois. On pourrait facilement noter cette utilisation du ralenti qui iconise profondément les personnages (la bande-annonce a d’ailleurs très mal utilisé ce type d’images qui a perdu toute son efficacité). Ce sont, surtout, les inserts Facebook et autre Instagram qui donnent, peut-être avec facilité, non seulement du punch à la représentation mais viennent, également, contaminer l’aspect global. Cette contamination, d’ailleurs, est bel et bien présente dans le plus beau plan du projet. Avec ce travelling avant qui scrute à la fois une maison de célébrité et La Cité des Anges en profondeur de champ, le spectateur se rend bien compte de la proximité entre célébrité 0 étoile et espace gigantesque. L’ensemble de la société ne peut que se retrouver malade de sa propre bêtise. Cette image, stupéfiante, sonne comme un superbe résumé de The Bling Ring tout entier. Et comme si les images ne suffisaient pas, les paroles énoncées face aux avocats et autres journalistes – le dispositif ne manquant pas de convoquer directement le spectateur – sont d’une clairvoyance magistrale. Ces personnages sont de nouvelles entités mythiques américaines. Il est bien loin le temps des mythes fondateurs qui garantissaient des perspectives réjouissantes. Le constat est terrible. Welcome to idiocraty ? Pas loin…

Mais le pire n’est pas là. Autrefois, le spectateur pouvait remarquer dans le cinéma de Sofia Coppola une certaine forme de solidarité dans le malheur. The Bling Ring ne joue plus avec cette utilisation d’un lien social, certes, pas toujours avantageux mais qui a le mérite de souder une population donnée. Ici, rien de tout cela. Pourtant, le terme « amitié » est largement usité. Pour le personnage masculin, ces relations ont une réelle importance. Elles lui permettent, en effet, de se construire une identité profonde. Le final ne sera que plus douloureux. Tout n’est que manipulation, traitrise et égotisme dans le gang. Les photos prises tous ensemble ne sont qu’un leurre, les petites attentions ne trouvent pas de retours, les questionnements identitaires du jeune homme ne trouvent d’écho que dans la vitrine des autres. La réalisatrice proposerait donc une critique de cette nouvelle jeunesse américaine qui n’est plus à fleur à peau mais bien à l’aise dans les baskets de la gratuité. Sofia Coppola ferait-elle une plongée dans la sociologie collective ? Oui. Comment peut-on en est aussi sûr, l’exercice n’étant pas son cheval de bataille (c’est peu dire que son cinéma ne peut pas être qualifié de « politique ») ? La réponse vient par le protagoniste masculin. C’est bien lui le véritable héros, tout du moins, le point d’attache entre la cinéaste et le spectateur. The Bling Ring ne fait qu’épouser son point de vue, c’est une évidence. Pour preuve, c’est par lui que la situation va s’initier (les premières relations) et le dernier plan lui correspondant fait étalage de toute la pudeur de Coppola sur une jeunesse meurtrie. Ce jeune homme a tout perdu. Il n’en faut pas plus pour nous rappeler qu’elle est bien une championne de la représentation d’une telle émotion. The Bling Ring est donc bien un exercice critique. Mais cette dernière a le bon goût d’être associée à une thématique plus personnelle et immédiatement reconnaissable. De cette manière, la réalisatrice ne perd pas la base de son cinéma tout en l’aérant. Ce projet que l’on aurait pu croire bancal au départ s’avère être, finalement, cohérent et même salvateur pour la suite de sa carrière.

The Bling Ring relève le niveau de la filmographie d’une Sofia Coppola que l’on avait laissé un peu sur le borde la route. C’était bien dommage. Une telle attitude ne rend pas hommage aux nombreuses qualités de la réalisatrice qui, avec des sujets bien différents, arrive à construire une carrière plus que jamais cohérente.

6 Commentaires

  1. selenien

    Trop d’incohérences… Toutes les cibles sont ouvertes, pas d’alarmes, les clés sont sur place… comment croire à autant de facilités dans des maisons normalement truffées de sécurité ?! Ensuite un film qui accumule scène de fêtes et cambriolage c’est peu inspiré… Au contraire de toit je trouve qu’après l’insipide « Somewhere » (0/4) Sofia se perd peu à peu… 1/4

    • thibautfleuret

      Je ne pense pas qu’il faille regarder la vraisemblance des actes en eux-mêmes mais plus leurs statuts. Bon après, il me sera toujours très difficile de dire du mal de Sofia Coppola et de son cinéma😉

  2. Princécranoir

    J’applaudis cette lecture bienveillante de « The Bling ring » de la merveilleuse Sofia Coppola… mais pourtant je me range parmi les contempteurs de ce film qui m’a profondément déçu de sa part. J’étais resté ébahi devant « Somewhere » qui représentait pour moi la quintessence de son cinéma, la plus belle transposition d’un vécu intime et personnel. Ici, Coppola est bien là (comme signalé au début du papier) mais hélas « trop là ». A trop vouloir épouser la vacuité de son propos, elle transforme son film en objet mode, chaque effet de style devenant une griffe pour vendre sa marque de cinéma. L’ironie y est trop appuyée, la sensibilité absente et le point de vue itou. J’aurais aimé justement que le personnage passionnant de Marc soit la véritable porte d’entrée au récit, ou encore Rebecca, ambitieuse maniupulatrice qui s’avère être un cerveau vide. Hélas, faute de savoir à qui se fier, c’en est une autre qui s’impose à la réalisatrice. Emma Watson phagocyte son film, prend la caméra en otage jusque dans ses derniers retranchements. Ce flagrant délit de détournement rend l’ensemble déplaisant, et fait passer pour moi ce Coppola au rang de film mineur, voire complètement accessoire.

    • thibautfleuret

      On est d’accord sur le personnage de Marc, de loin le plus intéressant. Je comprends ton point de vue sur la « marque » Coppola et d’ailleurs, cela rentre un peu en contradiction avec le projet du film. Coppola fourvoyée ? The Bling Ring est peut-être bien son film qui divise le plus, finalement.

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