American Bluff

American Bluff

Peu de temps, finalement, après un Happiness Therapy qui avait su se tailler un gros succès (plus de 230 millions de dollars de recettes dans le monde, 8 nominations aux Oscars 2012 et une récompense pour Jennifer Lawrence), voilà que David O’Russell revient, comme par hasard, aux affaires au meilleur des moments. Les récompenses cinématographiques ne sont pas bien loin et il serait facile de parier sur une prochaine razzia de cette nouvelle livraison du cinéaste américain.

Les voix de la réussite sont impénétrables. Ou plutôt si, elles le sont et peuvent porter plusieurs noms : la hype pour les cyniques, le lobby pour les pragmatiques pour ne citer que ces deux terminologies. Et à la vision du film, il est clair que le talent, par contre, ne rentre pas dans cette logique d’explication du succès. Pourtant, le réalisateur avait su se faire une place plutôt de choix dans le courant américain contemporain avec des Rois du désert sympathiques et politiques ou un Fighter parfois cabotin (coucou Christian Bale !) mais où la plongée dans le milieu white trash s’avérait réjouissante, violente et surtout humaine. Il est donc dommage de voir un cinéaste qui a su être intéressant s’attacher à une certaine forme de facilité. American Bluff, tout comme Happines Therapy avec qui il partage une consanguinité évidente notamment dans une forme jumelle – nous y reviendrons -, ne sont pas de grands films et les raisons du succès, au-delà d’une sympathie qui peut être compréhensible – le casting y est pour beaucoup, les acteurs principaux étant au top de leurs carrières -, peuvent alors complètement échapper à un spectateur attentif. Mais si le métrage qui voyait Bradley Cooper et Jennifer Lawrence s’apprivoiser provoquait une petite réflexion sur la place d’un couple « bordeline » dans une société parfois trop cadenassée voire même une émotion finale, cette dernière livraison joue clairement la carte du foutage du gueule. Le premier plan de cet American Bluff est d’ailleurs symptomatique. On y voit Christian Bale en train de se coiffer puis de se mettre quelque complément capillaire afin que personne ne découvre une calvitie gênante. Le personnage, en ne voulant pas montrer sa véritable identité physique, essaie de cacher son moi intérieur. A ce petit jeu, la traduction française du titre (on passe de Hustle à Bluff) est plutôt bien jouée même si l’enjeu d’un tel changement n’était pas là (d’ailleurs y’en-a-t’-il un ?). Ce qu’il faut retenir, c’est que ce métrage va constamment jouer sur un travestissement pompier qui est de sortie avec tous les artifices vulgaires et/ou ringards que cela entraine et laisser tomber sa propre matière qui pourrait le constituer. Comme un symbole donc, le film est à l’image de ce protagoniste. Tout ceci est du bluff, une bonne blague en somme. Or, quand on veut jouer sur le terrain du sérieux auteuriste, il faut être capable de ne pas mentir. David O’Russell n’y arrive pas. American Bluff ne sera, finalement, qu’une machine à en mettre plein la vue. Cela pourrait être une donnée intéressante si une certaine capacité à émerveiller pouvait s’enclencher. Après tout, le cinéma, c’est aussi cela. Hélas, très vite, le spectateur va déchanter.

La bande-annonce l’annonçait ; le film va en attester : American Bluff veut donc jouer sur une force qu’il estime sûre : sa seule représentation. Les perruques sont alors de sortie (une mention spéciale pour un Jeremy Renner qui est totalement décrédibilisé), les costumes improbables pullulent (trop de décolletés tue le décolleté, n’est ce pas Amy Adams ?) et les décors sont ostentatoires (la chambre de Jennifer Lawrence, ignoble). Le métrage veut clairement mettre en orbite les rétines du spectateur en montrant un certain aspect consciencieux dans la retranscription d’une époque. Néanmoins, cette volonté, somme toute louable, tombe à l’eau. En effet, on ne sent jamais une once de sincérité ou de respect pour les années 1970 pour que le spectateur puisse être réellement emballé. Placée dans les moindres recoins de l’image avec une force qui défie l’entendement, cette dynamique est bien trop ostentatoire pour être totalement honnête. Pire, on pourrait, peut-être, croire que le cinéaste veut seulement s’amuser avec les codes. Quitte à en faire trop, car c’est ici le cas, autant en faire vraiment trop mais dans la bonne humeur. Après tout, il n’y a rien de déshonorant dans cette approche. Hélas, le film n’est jamais drôle et provoque davantage de l’énervement que du sourire tout simplement parce que l’ensemble est bien ridicule. Finalement, si ce dernier ne tue pas, il en arrive quand même à détruire un film tout entier. Le foutage de gueule – et il n’y a pas d’autre mot, tant pis pour la vulgarité – évoqué précédemment revient à la surface. Outre la première séquence basée sur un mensonge, il faut retenir ces images, elles-aussi symptomatiques, où l’on voit Bradley Cooper avec des bigoudis. Quel est l’intérêt ? Faire rire ? Rabaisser le personnage ? Le personnaliser ?Personne ne le sait car il n’y aura pas d’explication. Une image seule peut parfois faire sens. Ici, elle questionne dans le mauvais sens terme : pourquoi, mais pourquoi avoir fait ça ?

Il ressort alors d’American Bluff une vacuité générale sidérante. Pourtant, afin de bien cerner le métrage et lui laisser une dernière chance, il faudrait aller au fond des choses, voir ce qu’il a réellement à dire. Néanmoins, la surface est tellement prégnante, arrive à se coller avec une telle aisance déconcertante dans l’esprit du spectateur qu’elle se propose de cannibaliser l’esprit même du film. Cela est dommageable car il n’est pas certain que ce soit l’une des volontés premières du réalisateur. En effet, paradoxalement, et c’est bien la filmographie entière de David O’Russell qui nous l’apprend, il y a bien une certaine forme d’ambition dans le cinéma du réalisateur et American Bluff ne devrait pas sortir de cette ligne directrice. Cependant, il est bien inutile de se concentrer sur un quelconque fond. On a beau gratter, creuser, malaxer le métrage, rien ne ressort. Il y avait, pourtant, des choses intéressantes à dire. Les années 1970, une affaire de corruption dans les plus hautes sphères décisionnaires, un enchevêtrement entre malfrats et forces de l’ordre, des liens complexes qui se tissent petit à petit entre des personnages, tout ceci aurait été bien intéressants à disséquer car oui, nous sommes, en théorie, bien dans ce que le contexte des 70’s a proposé et qui passionnait. Cependant, il ne faut pas croire que David O’Russell veuille énoncer un quelconque propos. Trop occupé à diriger sa forme, le cinéaste a oublié que cette cinématographie appelle a un sens profond. Jamais nous ne plongerons dans l’envers du décor, dans les méandres d’une société qui tient sur le fil du rasoir, dans l’esprit de personnages torturés. La machination se déroule et le spectateur la suit avec un ennui poli. Pour preuve, le retournement final, si l’on peut parler de retournement, arrive sans aucune passion car il est auréolé d’une absence totale de climax. Tout ça pour ça ? serait-on tenté de se demandé. La réponse est évidente : oui. On n’ose imaginer ce qu’un Martin Scorsese, par exemple, aurait pu faire avec un tel scénario. Le cinéma « sérieux » des années 1970 avait abouti à des œuvres pleines et même les cinéastes contemporains qui ont pris à bras le corps cette décennie fantastique ont généralement eut envie de pérenniser une certaine idée du Septième Art. Dès lors, il y a presque une faute morale que de rester dans la gratuité et dans la surface. Le divertissement, oui. Mais le divertissement seulement pour le divertissement et en ôtant toute chair, toute vie, toute identité, cela pourrait s’apparenter à un manque de respect.

Si les thèmes sont bien présents, la principale cause de cette gratuité revient à la mise en scène d’une faiblesse abyssale de David O’Russell. Apôtre d’un champ / contre-champ tout ce qu’il y a de plus simpliste, le réalisateur ne peut, tout simplement, pas plonger dans les arcanes d’un scénario où se trouve, sur le papier, quelques belles séquences (la première remise de valise, le face-à-face avec Robert De Niro, la scène de discothèque pour ne citer qu’elles, sans compter quelques disputes qui auraient pu être mémorables). Tout est sur un même niveau de lecture où le point de vue neutre est de rigueur. Le réalisateur ne s’engage pas, ni n’engage aucun de ses personnages. En n’ayant aucune psychologie à défendre, ni passé à digérer ni futur à construire pour être totalement aboutis, les protagonistes restent vides à l’écran, presque pantois, et attendent que la ligne de dialogue qu’ils doivent déclamer arrive. Au regard du casting monumental (Christian Bale, assez sobre ; Amy Adams, formidable), cette situation est bien triste à vivre. Pire, certains comédiens arrivent à en être détestables. Jennifer Lawrence hérisse le poil quant ce n’est pas Bradley Cooper qui finit par faire un peu pitié. Il est difficile, de ce fait, de s’approcher d’eux, d’embrayer sur une empathie ne serait-ce que minime surtout que le montage vient en rajouter une couche. De facture bien trop classique et totalement linéaire, il ne permet à aucune scène de décoller réellement et pousse le métrage à s’étirer de manière ostentatoire. Le rythme s’en ressent et les 2h18 finissent, à force, par être pénibles à suivre. Jamais, donc, ces hommes et ces femmes qui auraient pu être tiraillés ne seront mis en valeur. Tout juste a-t-on le droit d’apprécier une Amy Adams qui fait ce qu’elle peut et qui a le droit à un minimum de sublimation même si filmer un physique reste bien facile et ne fait pas tout. Et ce ne sont pas certains mouvements de caméra qui sont présents et qui tentent une montée en tension, on pense surtout à des travellings circulaires d’un mauvais goût douteux, qui vont enclencher une accroche. Ils provoquent, d’ailleurs, davantage une migraine qu’une profonde réflexion sur la condition du personnage. David O’Russell, en tentant de faire monter ses scènes comme il le peut mais, il faut bien l’avouer, de manière assez laide, se ridiculise encore plus et finit de plomber un American Bluff qui ne demandait que cela.

American Bluff n’a rien à dire et n’a rien à montrer. Surtout, il fait étalage d’un beau sens du gâchis quand on voit la distribution de qualité et c’est qu’il aurait pu – dû ? – être. Le métrage se révèle être, au final, une bien belle arnaque visant à tromper son monde, destinée à recevoir des récompenses et a poser David O’Russell dans un fauteuil d’auteur qu’il ne mérite pourtant pas.

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