Gerontophilia

Gerontophilia

Bruce LaBruce est l’une des figures les plus importantes du cinéma queer grâce à un travail de photographe pornographique et de réalisateur souvent borderline dans la représentation crue de la sexualité. Ce nouveau projet, malgré son titre évocateur, se voudrait, peut-être et à première vue, plus mainstream, le film étant allé dans des festivals de cinéma plus « communs » (Toronto notamment). Cette livraison pouvait donc ravir de nouveaux défenseurs tout en décevant, sans doute, ses fans les plus hardcore.

Heureusement, Bruce LaBruce n’est pas un cinéaste qui tombe facilement dans le consensuel et qui se laisse dompter. Il est un réalisateur bien trop intègre autant dans son fonctionnement de faire du cinéma que dans le « combat » qu’il mène pour se faire corrompre par un système, voire une industrie, qui chercherait à le galvauder et donc à le faire taire. Rien qu’avec le pitch de son scénario, on sait que l’artiste canadien va aller dans des directions dans lesquelles peu peuvent se confondre. Avec son histoire d’amour entre un jeune homme, tout juste sorti de l’adolescence, et un vieux monsieur de 82 ans, Gerontophilia porte bien son titre en se faisant éminemment explicite et pourrait heurter une frange des spectateurs disons « non avertis » (coucou La Famille Pour Tous et compagnie). Bien entendu, il ne faut pas voir une démarche politico-sociale dans la célébration du métrage, même si Bruce LaBruce a toujours construit une action basée sur une rébellion plurielle. Disons simplement que la sortie française en l’état actuel fait délicieusement sourire. Non, le réalisateur ne va pas se calmer dans son exploration thématique, dans son désir de cinéma même si les façons de faire vont être différentes. Que chacun soit donc rassuré. Le cinéaste canadien a juste eu envie de faire évoluer sa filmographie en sortant un peu de l’underground. La chose peut apparaître salutaire tant elle permettrait à l’artiste de toucher un plus large public. Et Gerontophilia le mérite amplement. Finalement, la démarche n’est pas sans rappeler celle d’un Gregg Araki qui sortait son magnifique Mysterious Skin après sa trilogie de l’apocalypse, d’un Gus Van Sant ou d’un John Waters. A la vue des succès que ces réalisateurs ont pu recevoir par la suite, la nouvelle stratégie de Bruce LaBruce pourrait s’avérer payante.

Autrefois apôtre d’un cinéma de la marge où les images en mode Do It Yourself étaient légion (son dernier court-métrage, par exemple, mélange allègrement les grains, les formats et les couleurs d’une image aux multiples possibles), le cinéaste va, ici, choisir une représentation plus calme et plus douce. C’est comme si le cinéma classique s’était engouffré dans la thématique de la contre-culture qui lutte contre une domination qu’il qualifie lui-même de bourgeoise. Les deux sont, bien entendu, compatibles même si quelque détracteur pourra toujours faire la fine bouche. Le grand écart est, en tout cas, sublime et va s’avérer parfaitement maitrisé. En effet, grâce à une direction de la photographie idoine qui fait la part belle à une subtile teinte assombrissante, le métrage a su s’envelopper d’une imagerie câline, presque brumeuse, pour mieux cerner cette naissance du désir. Les rues sont grises, les paysages neigeux, les pièces mornes et le tout englobe un parcours qui ne sera pas si facile à maintenir mais qui est cohérent avec une idée d’une nouvelle naissance. Lake évolue dans un espace qui rappelle sans cesse une virginité qu’il va, peu à peu, dépasser. Mais s’il fallait retenir une seule chose dans les choix de représentation, c’est bien au niveau de la représentation sexuelle. A ce titre, les scènes purement corporelles sont simplement incroyables de pudeur. Avec sa caméra proche de corps qui ne seront jamais sur-découpés par le montage, Bruce LaBruce scrute ces peaux et ces membres qui se touchent dans un glissement proche de la perfection. En cinéaste égalitariste, il n’oublie pas de donner une part identique à ces deux protagonistes principaux. Les champs / contre-champs ne disent alors plus qu’une seule chose : que le sexe est parfaitement partagé et que tout le monde y trouve un plaisir certain. Cela donne un caractère non seulement érotique mais surtout à haute teneur émotionnelle. Comment ne pas être ému par ces deux hommes qui cherchent (le jeune) ou qui ont déjà trouvé (le vieux) la possibilité de s’exprimer totalement ? Certes, le réalisateur va commettre une légère digression dans ce classicisme en insérant une séquence aux limites de l’onirique. Cependant, loin de rentrer en disgrâce dans le projet global, elle permet avant tout au cinéaste de rappeler qu’il aime les corps différents. Montrer des entités à des âges en totale opposition est déjà une étape. Avec cette scène, il pousse la donnée vers un étage supérieur comme pour mieux signifier l’envie presque subconsciente du jeune personnage. C’est donc bien une approche globalisante que le réalisateur veut faire parvenir afin de donner au spectateur le moyen de cerner le protagoniste dans son corps, dans son cœur et dans sa tête.

L’autre grande force de la mise en scène réside dans un caractère normalisant des plus salvateurs. Bruce LaBruce ne livre pas une bataille, du moins, il n’en donne pas l’apparente impression. Il regarde simplement une situation tout en essayant de tirer la quintessence de sa beauté. Avec son cadrage soigné mais jamais ostentatoire, avec son refus du spectaculaire ou de la scène trop choquante, le cinéaste range son histoire au niveau de la normalité. Et peut-être plus encore, finalement. Elle en deviendrait banale tant aucune tirade ou aucun choc visuel à vocation messager ne sont déclamés. Pourtant, ce n’est pas ce que pense l’ex-petite amie de Lake. Pour cette dernière, c’est bien l’esprit révolutionnaire qui compte mais le jeune homme n’en veut pas. Tout ce qu’il souhaite, c’est avant tout vivre pleinement, se trouver sous de multiples points d’ancrage et tenter d’accrocher un bonheur qu’il sent à la portée de son cœur. Dans son ensemble, et au-delà de la réalisation, c’est le déroulement du scénario qui ne rappelle que cela. En effet, la première moitié tente une incrustation dans la construction sexuelle de l’adolescent. Une scène de masturbation fera, d’ailleurs, magnifiquement le résumé de cette orientation. Alors que Lake se retrouve en train de dessiner, il ne peut s’empêcher de se toucher. La scène qui pourrait être d’une crudité gênante pour certains trouve sous la caméra de Bruce LaBruce une explicité davantage dans la signification que dans le geste en lui-même. Celui-ci ne veut pas choquer, il personnifie. Par la suite, alors que le métrage bifurque vers le road movie, intelligente reprise d’un genre fondamental quant à l’élaboration d’une structuration individuelle, ce sont les mots et les situations extérieures qui vont amener le jeune héros à se poser la question du rapport sentimental à l’Autre. La construction identitaire quitte alors le domaine sexuel pour s’enrichir. Elle se fait, alors, émotionnelle.

Car oui, tout est affaire de construction dans Gerontophilia. Humaine. Mais également cinématographique. Bruce LaBruce sait saisir une caméra et connait les enjeux de la fabrication d’une image. A ce titre, l’utilisation d’artifices aurait pu s’avérer néfaste. Elle ne l’est point. Il faut dire que la mise en scène, étant globalement auréolée d’un beau classicisme, n’avait, peut-être, pas besoin de soubresauts. Mais une telle démarche ne chercherait-elle pas à corroborer, dans son essence cinématographique même, le grand écart initialement convoqué ? Sûrement. Surtout, le métrage se retrouve, ainsi, auréolé d’une cohérence totale. Heureusement donc, s’il y a des ornements formels plus visibles, ils ont une réelle légitimité. Loin d’être gratuits, ils cherchent toujours à être au service de la caractérisation des personnages. Néanmoins, avec une utilisation d’une pop-rock contemporaine (The Horrors, Liars) sur le ralenti, car c’est bien de ce geste dont il s’agit, Gerontophilia aurait pu se faire passer pour un projet arty destiné à plaire à un certain public « artistique ». Les mauvaises langues auraient alors crié victoire et le film n’est définitivement pas digne d’une réflexion si archétypale. Ce qu’il faut voir, c’est peut-être un ancrage dans son époque. Et c’est surtout, il faut bien l’avouer, une recherche du bon goût musical surtout quand ce sont les géniaux Pulp et la charismatique voix de son chanteur Jarvis Cocker qui viennent également s’immiscer dans nos oreilles. Si la musique tient une aussi grande importance, c’est avant tout parce qu’elle illustre magnifiquement l’utilisation de ce fameux ralenti par son caractère relativement sombre. Loin du geste purement artistique, ce parti pris permet au spectateur d’entrer directement dans la tête de Lake. La temporalité s’estompe, le cœur ralentit et l’indécision apparaît. On ressent alors parfaitement cette espèce de mélancolie légère relative à la quête du développement personnel tâtonnant, du moins au départ, du héros. Et pose des questions : qui suis-je ? Comment vais-je faire pour aborder cette identité qui s’offre à moi ? Autrui ressent-il la même chose ? Derrière une apparente légèreté, Gerontophilia se veut on-ne-peut-plus sérieux et se pose comme un projet plus ambitieux qu’il n’y paraît.

Gerontophilia est un beau film basé sur un sujet d’une puissance rarement égalée dans le cinéma de 2014 (voir même avant). Bruce LaBruce, en s’affranchissant d’un certain côté underground, peut, ainsi, trouver un écho que son cinéma mérite amplement.

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