Joe

Joe

Son Prince Of Texas – ou plutôt Prince Avalanche, le titre « franglais » de la distribution hexagonale étant bien mal trouvé – était sorti récemment mais David Gordon Green n’a pas voulu attendre trop longtemps pour nous proposer un nouveau métrage. L’homme est généreux. Le retour s’initiera donc avec un Joe auréolé d’une flatteuse réputation et inscrit à la Mostra de Venise 2013 au cours de laquelle il repartira, néanmoins, sans prix majeur.

Le réalisateur n’est pas toujours connu pour être quelqu’un de jovial devant l’éternel. Si l’on peut mettre, peut-être, de côté ses aventures avec la bande à Judd Apatow où gravitent des acteurs comme Jonah Hill, Danny Mc Bride, Seth Rogen ou James Franco dans Délire Express, Votre Majesté ou encore Baby-Sitter malgré lui, David Gordon Green s’est surtout attaché à construire une réputation assez sombre avec une Autre Rive aux frontières de la désespérance ou un Prince Avalanche positivement mélancolique. Joe va préférer s’inscrire naturellement dans cette lignée privilégiant une étude humaine en profondeur de personnages torturés où l’émotion ne peut aller de paire qu’avec une certaine violence. En tant que preuve éclatante de la direction de cette nouvelle livraison, le premier plan ne sera donc qu’une porte d’entrée à la fois touchante et brutale. En proposant deux échelles de vues dans un même plan où le mouvement panoramique de la caméra fait lien, à la fois, entre un discours et une action et entre des hommes et un territoire perdus, le réalisateur veut amener directement le spectateur à être ému d’une situation tendue tout en sachant que rien ne sera facilement récupérable. La déclaration d’intention est superbe. Elle est également plus que maligne tant elle vise avant tout une bonne conscience cinématographique et une foi indescriptible envers le pouvoir du Septième Art. Le réalisateur connait les moteurs d’une bonne construction filmique. Et il réfléchit, indéniablement, dessus. C’est avec un beau plaisir que l’on va pouvoir le suivre dans son exploration de cette petite communauté texane.

David Gordon Green sait qu’une immense partie du cinéma américain doit son identité théorique au rapport complexe entretenu entre l’Homme et la Nature. En fervent admirateur du maître Terrence Malick qui joue constamment sur différents niveaux d’étude, Joe ne pouvait pas passer à côté d’une telle donnée. La donnée naturelle et ses composantes (habitants qu’y connectent, formes qui s’y développent, échelles qui s’y construisent) va donc parfaitement tenir cette place prépondérante dans la condition dramatique en étant proposée avec une certaine richesse. A ce titre, le film peut apparaître comme le plus passionnant de son auteur, comme si le cinéaste avait tenté des incursions dans ses précédentes livraisons pour n’en tirer, ici, que la magnifique synthèse. Pourtant, David Gordon Green tourne vite. Il pourrait s’emmêler les pinceaux. Il n’en est rien car une intuition essentielle apparaît : il apprend rapidement, marque éclatante du réalisateur intelligent qui souhaite proposer une filmographie qui évolue vers le meilleur. Grâce à la représentation proposée tout au long de Joe, le spectateur va pouvoir bien se rendre compte que les Etats-Unis naturaliste de David Gordon Green ne sont pas, ou plus, le Nouvel Eden initialement annoncé tout en gardant une minuscule lueur d’espoir. Cette pluralité dans le traitement est salvatrice. Le réalisateur n’a pas envie de tomber dans le cynisme pur ou le désenchantement total dans le sens où il pourrait se priver de l’émotion qu’il recherche. En étant, de cette manière, proche de ses personnages, l’auteur veut scruter une réalité américaine plus tendue qu’il n’y parait. Pourrait-on alors aborder ce fameux Rêve qui peut, au final, rattraper tout le monde  ? N’exagérons rien, David Gordon Green n’est pas, non plus, un ange. Il préfère davantage ausculter des maux sérieux plutôt que de célébrer une vision théorique, philosophique, religieuse positiviste qui n’apporte plus rien à la compréhension du monde qu’il scrute.

Malgré tout, et c’est bien le premier élément qui attrape le regard, la nature n’est pas belle chez David Gordon Green. A chaque convocation, le spectateur sent bien que c’est la Mort qui a pris le pouvoir comme en atteste ce magnifique et funeste plan de coupe du ciel qui apparaît au milieu du métrage. Déjà, c’est dans le traitement photographique que cette impression se construit. Les teintes jaunâtres et noirâtres tendent à l’emporter sur le vert éclatant. Nous sommes bien plus dans un entre-deux qui souligne l’indécision d’une condition que dans la célébration d’une vitalité réconfortante. Parallèlement, la captation ne s’arrête pas sur ce qui peut survivre mais plutôt sur ce qui se décompose. Les branches mortes, la poussière, les feuilles à terre sont autant d’éléments qui vont contextualiser dramatiquement les enjeux humains. Puis, ce sont les éléments scénaristiques qui prennent le relais de la patine globale. Que ce soit dans le travail du héros et de sa bande (injecter du poison au coeur d’arbres centenaires), dans la relation entre humains et animaux (le dépeçage du cerf) ou même entre animaux (le combat de chiens), Joe rend compte d’un lien cassé, tout du moins corrompu, entre les différentes composantes qui a lieu au sein même de leurs coeurs. Ces dernières n’ont plus de respect envers l’Autre ni envers eux-même. De la bouillie. Du gâchis. Du vulgaire. Voilà bien ce qu’il ressort de ces images. Les figures proposées n’existent plus. Elles sont seulement des ersatz. Mieux encore, lors d’une séquence aux limites de l’insoutenable entre le père et un sans domicile fixe, David Gordon Green tente d’achever littéralement la relation autrefois chérie. Cette scène est clé.

Alors que le repos au sein d’une nature bienveillante est l’une des figures incontournables du cinéma classique américain, le réalisateur opte pour une représentation totalement inversée. Pourtant, les éléments sont là : le campement, l’eau et l’arbre. Mais ici, aucune célébration. La profondeur de champ est quasi-nulle grâce à l’utilisation intelligente du flou, l’eau apparaît somme toute polluée mais surtout stagnante et le campement fait plus figure de taudis que de refuge. Le hors champ construit lors de plans précédents, une zone industrielle que l’on imagine peut-être désaffectée, ne fait rien pour rattraper le coup. Dans un tel milieu, l’humain ne peut plus se contenir, les relations ne peuvent plus se construire, la réflexion n’aère plus l’esprit. La trivialité ressort et c’est toute une culture qui disparaît. C’est bien la Frontière et l’esprit qui en découle qui recule sous les coups assenés. Avec un tel moment, David Gordon Green se construit une réelle identité. Il est bien un anti-transcendantaliste. Thoreau, Emerson et compagnie ? Il les laisse aux lecteurs, aux idéologues, aux naïfs. Les Etats-Unis n’ont plus, et ne sont plus, cette vision. Ils sont avant tout une réalité. Tout en n’étant pas déformant, le miroir n’est pas fameux mais pouvait-il en être autrement à l’heure d’une crise flagrante ? La nature est dégueulasse, pas étonnant que l’homme le soit aussi. Comment s’en sortir ? La réponse sera un soubresaut, certes minime, mais qui a le mérite d’exister.

Joe, au-delà de son rapport à l’Univers, n’en demeure pas moins un métrage qui se veut humain. Comme à son habitude, le cinéaste sait faire passer des émotions palpables et d’une simplicité confondante. Le métrage est avant tout un drame terrible où la condition de l’Homo Americanus se délite complètement. Néanmoins, le réalisateur ne plonge pas dans la pulvérisation d’une certaine culture white trash comme a pu le faire récemment William Friedkin avec son Killer Joe. Joe est davantage une poursuite (du bonheur comme le rappelle les Pères Fondateurs) qu’une chute. Bien entendu, le film propose son éventail de personnages paumés qui ne savent plus trop quoi faire ni où aller. Il y a cette jolie compagne de Nicolas Cage qui, en quelques belles tirades, exprime un profond malaise ou cette apparition d’un jeune flic qui fait du zèle alors qu’il devrait se rendre compte que pas mal de choses sont perdues. Cependant, le plus important n’est pas là. Il réside dans la relation que va entretenir le jeune Gary joué par un Tye Sheridan magnétique que l’on avait vu dans Mud de Jeff Nichols avec Joe et qui va amener ce léger optimisme. En endossant le rôle de ce dernier, Nic’ Cage livre une prestation tout simplement énorme. Alors qu’il a été raillé par un bon nombre de cinéphiles pour ses choix de carrière, disons, douteux, l’acteur rappelle à tout le monde qu’il peut également être de la trempe des géants. Snake Eyes, Volte/Face, Lord Of War, Leaving Las Vegas, A Tombeaux ouverts sont autant de métrages où il a pu exercer son talent pour la folie contrôlée. Joe ne déroge pas à la règle tant on sent le personnage aux limites de la destruction tout en étant garant de certaines possibilités du futur.

On ne connaitra jamais trop le passé du héros, s’il a déjà été marié, combien il a eu des enfants, s’il a encore une famille. Parallèlement, son devenir ne s’annonce pas rose. « I should quit smoking » dit-il entre deux toux bien marquées. Joe n’est clairement pas dans une santé étincelante. Qu’importe, sa rencontre avec Gary va lui permettre, au moins, de se construire un présent dont il sait qu’il a peu d’importance mais surtout de livrer un projet pour la prochaine génération en l’aidant coûte que coûte. C’est donc bien malgré tout l’avenir qui s’agite en filigrane comme si le personnage principal voulait aérer ces voies de communication (le pont souvent montré latéralement, la route coupée par les patrouilles de police) obstruées tout au long du film. Joe va, ainsi, devenir ce père de substitution que l’adolescent, plus enfant mais pas encore homme malgré une volonté farouche de grandir très vite (le projet d’achat de voiture, la recherche d’un métier, la prise en compte de la situation de sa petite sœur), recherche malgré tout. L’alchimie entre les deux protagonistes est parfaite et vient surtout montrer le dérèglement d’une autre donnée américain très importante : la famille. La mère est aux abonnées absentes et le père n’en demeure pas moins un être immonde. Comment, de ce fait, l’Amérique peut-elle se sauver d’elle-même quand ses propres fondations pourrissent de l’intérieur ? Pour David Gordon Green, s’il faut se battre, il faut surtout ne pas perdre espoir. Un homme, un seul, peut vous redonner la foi en l’existence et en l’avenir. Le dernier plan, sublime inversement de l’introduction, ne dit pas autre chose. Cela sera, peut-être, bancal (la nouvelle disposition de la donnée naturelle est à surveiller) mais cela permettra d’être, un minimum, serein.

Joe est un drame pas loin d’être tout bonnement magnifique tant il est porté par une complexité salvatrice et David Gordon Green se place désormais tout en haut de l’échelle cinématographique américaine. Surtout, il permet à Nicolas Cage de rappeler qu’il est un immense comédien au charisme indéniable. La combinaison entre un cinéaste et un acteur n’en est que plus belle.

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