Résistance naturelle

Résistance naturelle

Jonathan Nossiter aime le vin. Titulaire d’une formation de sommelier et après avoir tourné un Mondovino couronné de succès public, critique et même télévisuel (le métrage fut adapté en série fleuve – 10 épisodes de 55 minutes – par Arte), le voilà qu’il revient avec Résistance naturelle qui prend également comme thématique principale le breuvage de Bacchus, Dionysos et du mois de novembre.

Malgré un sujet toujours plaisant à voir être traité, le vin étant une figure incontournable et passionnante du patrimoine français voire même mondial, Résistance naturelle pourrait échapper, initialement, au spectateur. En effet, à première vue, on pourrait, facilement, croire que le réalisateur n’arrive pas à renouveler ses thématiques documentaires et qu’il chercherait, peut-être, à surfer sur la vague d’une réussite d’autrefois valable en tous points de vue. Ce serait mal connaître, à la fois, et le documentariste et le passionné. Oui, ce nouveau projet n’est pas une redite et oui, il va s’identifier comme une corde supplémentaire à l’arc cinématographique du cinéaste. Alors que Mondovino jouait clairement la carte de l’exhaustivité thématique comme pour mieux cerner un problème global (entretiens avec œnologues – coucou Robert Parker ! -, vignerons, industriels – dans quelle catégorie doit-on placer Robert Modavi ? – et d’autres intervenants passionnants), Résistance naturelle va changer de direction pour mieux s’appuyer sur un postulat simple mais essentiel : l’humain. Le grand écart est salvateur, consciencieux et, finalement, logique. Il faut bien le reconnaître, avant d’être une marchandise destinée à brasser des millions et des millions d’euros, le vin est avant tout un breuvage d’hommes et de terres. Pour mieux nous faire ressentir cette posture, le documentariste va enclencher un geste fort. Exit la pluralité des données, Résistance naturelle va s’attacher à donner la parole à une terre – la sublime Toscane, terre du Chianti – et à une frange de la chaine viticole – le vigneron. Finalement, ce nouveau projet va apparaître comme un complément idéal à Mondovino comme si ces deux supports n’étaient que quelques pierres respectives destinées à construire un objet plus ambitieux dont la passion ne sera jamais exclue et où la colère de voir des lignes directrices aller dans le mauvais sens n’est jamais évacuée.

Pourtant, les premières images de ce Résistance naturelle n’inspirent pas la plus grande confiance. La caméra est souvent tremblotante, le cadre pas toujours pointu, le montage parfois aléatoire. Le cinéma de Jonathan Nossiter est pétri de défauts et une telle approche dans la représentation était, d’ailleurs, déjà pointée du doigt dans Modovino. On a connu des documentaires d’une plus grande maitrise formelle, c’est certain. Néanmoins, ce qui pourrait passer pour une certaine forme d’amateurisme est, en fait, l’une des plus belles réussites du film. En effet, ce n’est, finalement, pas l’image qui donne au métrage son importance majeure. Celle-ci ne fait pas sens pour elle-même, ne donne pas des possibilités de compréhension ou d’émotion mais se doit d’être incluse dans un processus global. C’est comme si le plan cinématographique n’existait plus. Et c’est par la technique d’entretien utilisée que Résistance naturelle va donner des clés quant à son identité profonde. Une table, quelques chaises, l’ombre d’un jardin, deux ou trois verres de vin. La caméra, en fait, va s’effacer car elle deviendra l’oeil d’un spectateur convié à ces instants. Mieux encore, le réalisateur lui-même arrive à s’intégrer par quelques soubresauts (une main qui entre dans le cadre, une nomination directe) prouvant par la même occasion la fraîcheur d’un dispositif peu habituel. La sensation de proximité est, alors, totale. Pas étonnant dès lors de remarquer que Jonathan Nossiter n’interroge finalement pas les protagonistes de manière formelle comme cela peut être le cas dans de nombreux documentaires. Il préfère les laisser parler tous ensemble et en toute décontraction. Le résultat est limpide et le miracle finit par arriver. C’est finalement une véritable discussion qui s’instaure au gré des thématiques lancées. La langue de bois ne peut que disparaître au profit d’une émotion salvatrice. La parole, en étant plus spontanée, devient, par voie de conséquence, plus libre. Au regard du propos qui émergera au final du film, cette utilisation aérée de l’entretien documentaire n’en est que plus adéquate. Et s’il faut retenir une dernière chose, c’est que derrière cette approche surprenante, c’est une certaine forme de lutte contre une démarche institutionnalisée et rendue artificielle par toutes une série de dogmes qui se met en place.

Résistance naturelle porte bien son nom et son affiche est plus qu’explicite. Le métrage n’est pas là pour faire les choses à moitié. Les mots énoncés par ces producteurs sensibles et vaillants sont d’une puissance rare et viennent prouver que le vin est davantage qu’une boisson agréée par les Dieux. Il est une culture, il est une idée, il est une valeur. Donner la parole à ces personnes est donc un acte fort et à l’heure d’un système capitaliste mondialisé qui pousse à une certaine uniformisation, entrer en résistance devient, en quelque sorte, indispensable. Attention, il ne s’agit pas, non plus, de couper des têtes (quoique…) mais avant tout de prendre conscience que le bon goût des belles choses ne doit pas être massacré sur l’autel d’une facilité industrielle. A ce titre, les discours sur les Appellations d’Origine Contrôlée italiennes ou sur l’utilisation des pesticides sont sidérants et même s’ils ne sont pas, dans l’absolu, d’une réelle nouveauté pour l’amateur un tant soit peu éclairé (pour les pesticides, il faut revoir l’hallucinant Le Monde selon Monsanto sorti il y a, déjà, six ans), ils ont, au moins, le mérite d’être énoncés par des personnes qui côtoient ces problématiques au jour le jour. Voir ces personnes aussi touchées, aussi contrariées, aussi investies ne peut que donner au spectateur une réelle sensation de colère. Ce dernier peut, alors, la faire sienne et réfléchir sur ce qui l’entoure directement. Ainsi, même si le métrage s’attarde sur la Toscane, le spectateur ne peut s’empêcher de penser au secteur viticole de sa région. La France, par exemple, est, d’ailleurs, convoquée et l’actualité nous confirme qu’un certain nombre d’événements ne se passent pas comme prévus (comme peut en témoigner la condamnation d’un vigneron pour ne pas avoir utilisé des pesticides). Cette résistance naturelle ne doit donc pas être enfermée dans cette région italienne. Elle doit devenir internationale. Et s’organiser contre l’ennemi. Tous ensemble. Contre un. Ou plutôt une. L’industrie. Voilà donc bien le nerf de la guerre. Jonathan Nossiter l’exècre, c’est certain. La suite du propos nous le confirmera. Le domaine viticole a introduit un certaine rage. Un second va prendre la relève. En effet, le vin n’est pas le seul produit – le terme est à prendre au sens noble – qui a été vampirisé. Il y a également le cinéma.

Le métrage dépasse alors son statut premier de documentaire viticole pour se faire concept. Ou comment concilier deux passions à la destinée parallèle dans un même projet. Avec sa petite visite à la Cinémathèque de Bologne – sans doute l’une des plus belles d’Europe -, avec ses extraits de films célèbres et célébrés (Chaplin, Rossellini – revoir un extrait de Rome Ville ouverte procure toujours une sublime sensation -, Bresson), avec ces citations de grands maitres (Preminger), le métrage peut être, premièrement, vu comme déclaration d’amour à un art cinématographique qui permet d’ajouter une certaine poésie à l’ensemble. Ce serait, heureusement pour le discours général, trop facile. Cette convocation artistique est, avant tout, un exercice de rébellion. Finalement, ce que veut nous dire le réalisateur, c’est que le cinéma se trouve dans la même posture que le vin. Lui-aussi a été détruit par une industrie bien trop conquérante (Hollywood pour ne pas le citer). Lui-aussi s’est retrouvé fade et sans identité palpable. Lui-aussi, pourtant, trouve des hommes et des femmes capables d’envoyer un coup de pied dans la fourmilière consensuelle. Jonathan Nossiter est comme les vignerons qu’il filme : en lutte constante depuis l’intérieur du secteur pour que puisse exister des objets à déguster de manière responsable. Certes, certains pourront voir une démarche emplie d’un ego qui pourrait s’avérer dérangeant. Résistance naturelle ne serait, alors, qu’un véhicule à la gloire de la démarche de son propre instigateur. Néanmoins, à l’aube d’un cinéma matraqué par films de super-héros, remakes / reboots débilisants, comédies inoffensives ou tout autre projet avec des têtes bien trop facilement identifiables, le spectateur curieux ne peut, finalement, qu’adhérer à une telle proposition forte, sans états d’âme et, finalement, bien rebelle.

Résistance naturelle s’avère être un documentaire sensible où le discours de Jonathan Nossiter passe avec une belle facilité grâce à son aspect dual. En bon cinéaste de gauche, il n’oublie pas, et c’est là le plus important, que c’est bel et bien l’humain qui doit être au centre de tous les processus. La lutte continue !

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