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Prometheus

Prometheus était attendu comme le messie de la science-fiction des années 2000 pour des raisons multiples : Ridley Scott aux commandes et qui se rappelait au bon souvenir des amateurs puisqu’il est quand même le papa d’Alien premier du nom et de Blade Runner, une campagne de promotion d’une efficacité diabolique et un buzz autour de la ressemblance / connexion avec Alien mais dont on ne savait pas trop de quoi il en tenait.

Cette excitation est un avantage certain pour le métrage car le spectateur va ainsi pouvoir s’interroger par deux fois tout au long du film dans une sorte d’introduction critique et analytique. Ridley Scott va-t-il être à la hauteur de la réputation du film quand on connaît les hauts et les bas de sa filmographie ? Dans quelles mesures se trouvent les analogies à la saga Alien ? Surtout, derrières ces considérations plus formelles que réellement profondes, le spectateur va être ouvert à un plus large panel d’interrogations. Le questionnement est donc la pierre angulaire du récit, la matrice essentielle du film sans qui il n’existerait pas. En effet, c’est peut-être à ce niveau qu’il va trouver sa véritable identité. Le prologue, à ce titre, est une parfaite introduction au métrage. Mystérieux, montrant toutes les qualités plastiques futures du film, on se demande toujours ce qu’il vient faire dans le corps global du métrage et les interprétations peuvent être nombreuses, faciles, passionnantes ou vaines, c’est selon. Le reste de Prometheus suivra cette logique mentale tant dans le général que dans l’infiniment petit. Hélas, si certains se tiendront à cette beauté mystérieuse qui donne intérêt et passion chez le spectateur, d’autres y verront un prélude aux faiblesses d’écriture qui innervent le film. Tout d’abord, les personnages souffrent à première vue d’une mauvaise caractérisation. Purs archétypes du cinéma de fiction, ils ne sont dotés d’aucune profondeur, donc d’aucune humanité pour finalement arriver vers aucune proximité avec le spectateur malgré l’abatage de Michael Fassbender et d’Idriss Elba qui est en train de se tailler un chemin vers un succès mérité. De plus, certaines séquences apparaissent mal découpées dans le sens où elles peuvent faire figure d’assemblage sans ciment solide entre elles. Néanmoins, il ne faut pas s’attacher à ces caractéristiques car, malgré ces défauts, Prometheus affiche une richesse insoupçonnée.

Le film est avant tout d’une bien belle ambition. Les questionnements thématiques qu’essaie d’amener Prometheus vers le haut niveau prouvent que la science-fiction est bien un genre adéquat à une convocation d’enjeux humains forts. Dieu et le darwinisme, la robotique et la place de l’Homme, l’origine du monde et son futur sont autant de nœuds scénaristiques intéressants qui trouvent leur place au gré des pérégrinations de ces aventuriers de l’espace. Ridley Scott se souvient qu’il avait évoqué des problématiques similaires, tout du moins proches, dans ses Blade Runner et Alien et veut continuer de la sorte pour son retour à la sci-fi. Prometheus se doit d’être vu comme un film adulte qui regarde ainsi davantage du côté d’un certain Stanley Kubrick et de son 2001, L’Odyssée de l’espace que de la récréation starwarsienne. La mise en scène vient parfaitement corroborer ces trajectoires réflexives. D’une belle ampleur, parfois même magnifique, et auréolé d’une photographique qui explore toutes les teintes du gris, la réalisation veut clairement entrer dans la flamboyance, dans l’infiniment grand, voire dans l’absolu. La propreté de l’univers qui choque au premier abord et que l’on pourrait décrier sur l’autel d’une certaine forme de réalisme doit être prise également selon cette grille de lecture. Il faut y voir un esprit d’ouverture vers la forme d’une figure métaphysique, de monde symbolique – on peut encore parler d’absolu -.  Le – possible – réel futur n’est plus et l’Homme peut enfin se poser les bonnes questions. Nous passerons sur les effets spéciaux et la production design qui sont bien traités et qui prouvent surtout un certain sérieux de l’entreprise même si ils ne prennent pas d’importance cruciale dans la réflexion que peut engager le film.

La question la plus gênante concerne surtout un manque d’identité clairement définie à première vue. C’est ici que le problème Alien se pose. Prometheus aurait pu se construire individuellement mais la franchise culte vient contaminer – parasiter serait un terme trop fort et péjoratif – le métrage. On se demande bien pourquoi les scénaristes ont voulu la convoquer car le film aurait pu jeter les bases d’une nouvelle franchise honnête grâce aux qualités de forme et de fond qui innervent le métrage. Il se serait poser ainsi comme une parfaite introduction à des suites formant ainsi un pur objet cinématographique complet, cohérent et passionnant. A ce titre, une multitude d’éléments opposables s’entrechoquent. D’une part, le cinéaste retrouve un certain pessimisme de la science-fiction, proposé dans Alien, qui ouvre Prometheus sur un cinéma de crise consciencieux. Les extra-terrestres ne sont pas là pour nous faire des cadeaux et on attend avec hâte de savoir le pourquoi du comment d’une telle relation. D’ailleurs, pourquoi seraient-ils amis avec nous alors que nous ne nous le méritons pas ? D’autre part, Alien ne rentrait pas dans une catégorisation identique. Celui-ci oeuvre dans le pur cinéma d’horreur. Il lorgne plus vers des lectures intimistes que dans le généralisme prometheusien grâce à un maximum de viscéralité via des matrices essentielles que sont les peurs de l’inconnu, du noir, de l’Autre. Parfois, Prometheus fait parfois figure de clone d’Alien. Certains éléments sont du copier-coller tant dans les figures comme le personnage principal féminin, mère du monde, la Compagnie, secrète et directive ou l’androïde qui trahit la confiance humaine que dans les situations scénaristiques (la découverte du « nid », l’accouchement en mode césarienne).  Pourtant, d’autres composantes essentielles et auxquelles le spectateur aurait facilement pensé sont absentes autant dans le fond que dans la forme. On pense ici aux autres personnages qui ne rentrent pas dans une hiérarchie sociétale car ils font tous partie de la haute société, riche héritière, chercheur et professeur. Enfin, le gris et la propreté, très présents nous l’avons vu, ne viennent pas rendre honneur à Alien qui jouait la carte de la noirceur plastique et du dégoulinant bien crado. La conclusion est terrible. A cause de tous ces partis pris allant dans toutes les directions, le spectateur a bien du mal à se placer devant la nouvelle production de Ridley Scott qui joue la carte de l’entre-deux plus que de l’unicité cinématographique. Il est décontenancé, perdu quand il n’est pas mal à l’aise devant un probable foutage de gueule où le réalisateur aurait titillé les mirettes des fans d’Alien sans les respecter et sous le joug d’une pure logique mercantile.

Quelle est donc la place de Prometheus par rapport à Alien ? Hommage, introduction, ce métrage pose un nombre incalculable de questions. Il est dur de le juger sur le seul film qui se présente à nos yeux. Le métrage va, en fait, livrer ses clés dans les futures suites qu’il engage. On se rendra alors compte – ou pas – de la puissance de Prometheus.

Young Adult

Jason Reitman divise. Pour certains, il est l’un des nouveaux réalisateurs sur qui il faut compter dans le paysage cinématographique américain contemporain. En effet, il peut développer une identité prononcée et cohérente au fur et à mesure de ses livraisons. Pour d’autres, il fait preuve d’un cynisme malveillant et hypocrite où l’attitude réactionnaire est conjuguée à la méchanceté gratuite. Young Adult n’arrivera pas à départager les deux clans car il engage une continuité, pour le plaisir. Ou pour le pire.

Young Adult est donc dans la droite lignée de ses films. Le spectateur retrouve ainsi un personnage cynique tentant une remise en cause et qui, finalement, va rester dans son attitude. Grâce à ce type de construction, Jason Reitman prouve, une fois de plus, qu’il n’aime pas le politiquement correct. Avec ce parcours identitaire qui se referme sur lui-même, le cinéaste donne crédit à des personnages méchants qui ont le droit d’exister. En effet, ils font partie intégrante de nos sociétés et ne se laissent pas contaminer par un conformisme bon enfant qui nivelle le monde vers l’uniformisation. Jason Reitman milite, en quelque sorte, pour le droit à la différence. Ici, c’est une excellente Charlize Theron, ancienne gloire du lycée, qui revient dans sa ville d’origine pour reconquérir son amour de jeunesse. Il n’y a donc pas, en apparence, de nouveauté thématique dans Young Adult car ce propos à tendance universelle est propre à la filmographie du réalisateur. Néanmoins, et c’est le petit plus du film, le cinéaste va additionner une plongée sociale et en profiter pour parler des Etats-Unis.

Il faut voir avec quelle violence il se permet de dézinguer la triste condition de la banlieue américaine. On y retrouve son ouverture familiale consciencieuse (arrêter de boire par « solidarité », le baby sitter gay), sa vie rangée et faussement excitante (le concert rock and roll des mères au foyer, aller boire un verre au bar mais rentrer tôt) ou sa planification mortifère (se marier, avoir un enfant, vivre dans une belle maison avec une grosse voiture, il ne manque plus que le chien). Pire encore, Charlize Theron pense que le retour aux racines va lui permettre de compenser les absences de sa vie. Il n’en est rien car le discours de Young Adult renverse cette notion de manquement. S’il y a vide, il est du côté de la banlieue tranquille où les surprises sont absentes, les trajectoires pré-établies et les constructions identitaires iconoclastes absentes. Le personnage principal va alors se rendre compte que même si sa vie n’est pas parfaite, elle a au moins le mérite de lui permettre d’être comme elle le souhaite au plus profond d’elle-même et qu’elle n’a pas besoin de se cacher derrière des travestissements caractériel et sociétal pour pouvoir exister.

Ces propos apparaîtraient parfaits dans des logiques de déconstruction du monde et de refus de brosser le spectateur dans le sens du poil. Car oui, Young Adult n’est pas destiné à plaire à tous en refusant le diktat de la bonne conscience moralisatrice. Son objectif est de faire réfléchir via l’ouverture aux extrêmes de l’éventail de la condition humaine. Hélas, les faiblesses du film sont bien nombreuses pour emporter l’adhésion complète. Ce sont les principes de forme qui posent problème car ils ont la conséquence terrible de faire tomber les discours à plat. En effet, alors que Young Adult se veut être un film iconoclaste, les logiques d’écriture font preuve d’un manque d’originalité évident. On pense notamment à la « belle » tirade de fin où le personnage principal tente de se justifier aux yeux de tous sous la forme d’un monologue vue et revue mille fois. Ceci est l’exemple le plus flagrant mais il faut bien remarquer que le métrage comporte bien d’autres situations aisément identifiables à l’avance qu’il n’est pas nécessaire d’énumérer. Il n’y a donc pas de surprise dans le déroulement scénaristique et Young Adult finit par ressembler à n’importe quelle machine hollywoodienne.

Quant à la mise en scène, Jason Reitamn se fait de plus en plus flemmard. Pourtant, ses précédentes livraisons jouissaient de partis pris identifiables. Ainsi, Thank You For Smoking jouait sur le côté ludique et animé, Juno sur la dimension pop et adolescente quand In The Air proposait un mélange entre prises de vue réelles et de fiction. Que l’on adhère ou pas aux démarches du cinéaste, il fallait, au moins, reconnaître cette recherche de fond. Young Adult n’arrive pas à maintenir cette cadence formelle, mise à part dans le générique qui joue avec malice sur la trajectoire nostalgique de l’héroïne. En dehors de cette séquence, la caméra fait preuve d’un plan / plan regrettable à la vue du sujet quand la notion de montage n’a pas l’air d’exister. La technique manque clairement d’une identité forte et place, là aussi, le métrage dans le paysage hollywoodien des plus simplistes. Que faut-il alors penser d’un film qui, dans son corps, devient exactement ce qu’il critique, à savoir un objet conformiste ? La question mérite d’être posée et donne au film un caractère douteux, quand ce n’est pas hypocrite. Le réalisateur cherche-t-il, sinon, à pousser le cynisme jusque dans ses derniers retranchements en se foutant de sa propre tête ? Le spectateur peut donc en arriver à se demander quel est le degré de sérieux de l’entreprise et si Jason Reitman croit en son projet, en son discours, à sa vision du monde. Ce questionnement peut mettre mal à l’aise. Sommes-nous, finalement, pris pour des malins ou pour des abrutis ? A chacun de se faire une opinion.

Young Adult permet de passer, certes, un bon moment grâce notamment à l’abattage de sa comédienne principale. Néanmoins, le spectateur doit être attentif à la double posture qu’engendre le film. Cette situation ne lui sert pas car elle lui donne un statut trop ambigu. Ne sachant pas sur quel pied danser, Young Adult n’est pas aussi maîtrisé que le reste de la filmographie de Jason Reitman. Et le film peut se poser alors comme le plus mauvais de son instigateur.

Dans la vallée d’Elah

Après l’énorme succès de Collision, son précédent film, il était facile pour Paul Haggis de renouer avec les hautes sphères cinématographiques. Cela donne Dans la vallée d’Elah, film retraçant le combat d’un père pour connaître la vérité sur la disparition de son fils, ancien G.I en Irak. On reconnaît aisément cette grande force qu’a le cinéma américain à faire ressentir immédiatement le poids de l’histoire dans sa manière de construire sa cinématographie. Comme il en a été le cas pour la guerre du Vietnam, les films sur la guerre en Irak, deuxième génération, celle de W., sortent de plus en plus sur les écrans. Le cinéma joue ici parfaitement son rôle d’analyste de la société américaine et de support historique. Néanmoins, ce n’est pas parce qu’un film peut être considéré comme citoyen qu’il en devient forcément bon. C’est bien le cas de Dans la vallée d’Elah.

Et pourtant, tout commençait bien avec ce père, raide comme la justice, qui s’accroche coûte que coûte à retrouver son fils, tout en écartant les autres personnages de son chemin. Le spectateur se dit qu’il va se poser devant un film dense, croisement de film d’enquête, de mélodrame et de pamphlet. Quelques postulats de base sont attendus : une ouverture de la part du héros, une remise en cause psychologique et une pulvérisation de la politique extérieure américaine qui (a) fait tant de mal au peuple, le tout sous couvert d’une forme classique où une émotion salutaire sera au rendez-vous.

Mais toutes ces attentes ne trouvent pas écho chez le spectateur. Pourtant, le récit se suit, au premier abord, facilement car le cinéaste a le mérite de nous plonger directement dans le vif du sujet. Le spectateur suit les pérégrinations de Tommy Lee Jones qui recherche ce fils dont il est si fier. Et le casting se pose comme intéressant, tant l’acteur principal a le physique de l’emploi et surtout quand on sait qu’il est accompagné de deux actrices sérieuses et habituées aux rôles dénonciateurs: Susan Sarandon et Charlize Theron.

Hélas, le cinéaste reste ancré sur ce ciment et n’arrive pas à aérer son récit. Le film est linéaire, tant dans le traitement de ses personnages que dans sa construction. Jamais les caractères ne changent, ne se remettent en cause et la réalisation ne cherche pas l’évolution. Le personnage principal reste ainsi détestable pendant deux heures : individualiste au possible, froid avec autrui, raciste, misogyne, fermé sur ses prises de position, ne donnant sa confiance à personne. Les personnages féminins sont sous-exploités et caractérisent le métrage d’une virilité assez dégoûtante. On parle de guerre, donc on va parler de mecs. Tout cela paraît bien simpliste. La mère est reléguée au rôle de pleurnicharde et l’inspectrice, vivant seule avec son petit et luttant contre ses collègues masculins, est faussement forte car elle reprend les principes d’éducation de ce vieux militaires. Ces deux femmes ne sont que des faire-valoir pour le héros masculin. La réalisation est du même acabit, faussement classique et où chaque effet est tiré par les cheveux. La musique symphonique est trop présente et les quelques tentatives de mise en scène modernisantes, notamment les prises en caméra portée en Irak et les cauchemars, n’arrivent pas à s’insérer dans la continuité du récit. Ces soubresauts de réalité paraissent simplement surfaits car ils choquent la représentation habituelle du film. L’émotion devient alors factice car trop manipulée.

Paul Haggis a clairement confiance en son sujet et se repose trop facilement sur son scénario archétypal. Il privilégie le calcul de significations lourdes de sens savamment orchestré, ce qui a tendance à exaspérer le spectateur. Pire encore, plus le film avance, plus il devient repoussant. On se dit alors que nous sommes devant un spectacle bien réactionnaire alors que le sujet ne commandait certainement pas cette idéologie. Le réalisateur s’en sort par une pirouette formelle qui n’intervient que dans le dernier plan du métrage. Ce retournement est finalement bien facile et ne donne pas de crédibilité au film. L’exploration des mythes américains, leurs forces et leurs contradictions, pour comprendre la démarche de chacun (personnages, institutions, gouvernement) ne font pas partie d’un cahier des charges pourtant indispensable à ce genre d’entreprise.

Le film se voulait sérieux. Il devient clairement raté. Au départ nourri de bonnes et louables intentions, Paul Haggis se la joue tristement manichéen primaire mais surtout démagogique dans son rôle voulu et rabattu, à chaque instant du métrage, d’objet critique. Le réalisateur ne rend donc pas honneur à un support qui aurait pu, et dû, être flamboyant.