Argo

Ben Affleck monte en puissance. On ne parle pas, ici, de l’acteur mais bien du réalisateur. Après un Gone Baby Gone sous influence noire puisque adapté d’un bouquin de Dennis Lehane et un The Town diablement excitant, le revoilà avec Argo, un projet aux lignes plutôt ambitieuses.

Produire un film à Hollywood afin de libérer des otages en Iran au début des années 1980. L’idée est saugrenue. Elle est, pourtant, bien réelle et ce n’est qu’après le déclassement des archives sous l’administration de Bill Clinton que l’on a pu se rentre compte de l’énormité de la chose. Ben Affleck a pris ce sujet à bras le corps pour en faire un métrage d’une force ahurissante. Le début est détonnant. Caméra à l’épaule, absence d’individualisation au cœur d’une foule en colère, découpage dynamique, le spectateur est littéralement plongé dans cette prise d’otages. Happé par la démarche du réalisateur, il n’est pas prêt d’en ressortir indemne tant cette mise en situation est spectaculaire et viscérale. Puis, le film va basculer petit à petit dans une pluralité des genres surprenante. La CIA prend alors le relais et c’est le pur métrage d’espionnage qui surgit. Cette approche est intéressante dans le sens où elle tient en haleine le public jusqu’au dénouement final. Néanmoins, nous ne sommes pas, non plus, devant un film d’Alan J. Pakula et la plongée dans les méandres d’une organisation gouvernementale, dans les arcanes du pouvoir, n’est pas aussi profonde qu’on aurait pu le souhaiter. Si une certaine forme de désorganisation et un manque de communication entre les différentes parties peuvent être remarqués, tout ceci reste assez en surface. Pourtant, Ben Affleck veut clairement aller dans cette direction. La patine de l’image rappelle le grain du cinéma des années 1970 et même le logo de la Warner Bros. entre dans cette logique. Argo est sous influence, pas de doute là-dessus, mais il n’ose pas prendre cette référence à bras le corps. La mise en scène de cette partie reste, elle aussi, seulement agréable et le spectateur arrive davantage à se délecter d’un casting quatre étoiles (Bryan Cranston, Philip Baker Hall et Kyle Chandler en tête) que d’un dispositif cinématographique. Par rapport au plan de départ, la forme s’essouffle un peu, surtout quand on voit que le final sort les gros sabots de la mise en suspense. Si des anomalies peuvent apparaître dans la crédibilité du déroulement, ce sont surtout les raccords qui font les balourds tellement ils ont été de nombreuses fois utilisés. Nous sommes, finalement, plus dans une logique de divertissement que de critique politique. Le film peut ainsi perdre une grille de lecture passionnante même si, dans l’absolu, il se tient. Mais est-ce réellement dommageable ou pas ? Peut-être bien que non, l’identité même du film ne se situe pas toujours ici.

Le cœur du projet d’Argo est également le cœur du déroulement du film. C’est la partie hollywoodienne qui donne toute sa dimension au film. On peut, d’abord, y voir une certaine forme de critique, pour ne pas dire de vengeance, de la part d’un Ben Affleck jadis acteur qui enchaînait les projets catastrophiques à la vue du sérieux et de l’hypocrisie de l’industrie sur lesquels est monté un film factice. Comme un symbole, le plan sur la colline d’Hollywood tellement iconique dans le cinéma américain est, ici, d’une belle force grâce à de petites variations. L’occasion est également belle pour voir deux personnages énormes interprétés par des Alan Arkin et John Goodman qui s’éclatent à envoyer la sauce et à nous faire sacrément plaisir. A eux deux, c’est tout le côté comique du film qui ressort. Pourtant, derrière cette pantalonnade affichée, Ben Affleck pose un enjeu des plus sérieux et des plus cinématographiques. Et deux professions de foi : le générique de début et la lecture du scénario. La première séquence sous forme accélérée nous rappelle que ce que nous allons voir ne sera que du cinéma et donc une représentation dénuée de toute exhaustivité. Normal, ce sont des planches de story-board et ce dispositif embarque directement le spectateur, comme un résumé de la future tactique employée par la CIA. C’est une belle introduction au discours du film. Au-delà de cet aspect formel et ludique, le cinéaste ne nous dirait pas, par la même occasion, que même l’Histoire peut être factice, tout du moins manipulable et manipulée par des personnes et une organisation aux intérêts forts via un outil qui peut martyriser le point de vue général ? Telle est sans doute derrière cette approche que se cache la simplicité désarmante, caricaturale, pour ne pas dire grossière, avec laquelle est traitée l’histoire de l’Iran, un pays qui a quand même vu passer des moments historiques d’une grande importance. Certains veulent le beau rôle, c’est clair ! Le scénario global ne dit, de plus, pas autre chose avec cette CIA qui tire les rênes dans l’ombre d’une diplomatie arrêtée qui va prendre le beau rôle final au regard de tous. Surtout, cette conclusion « contredit » le début du métrage. Les USA passent de salops à victimes en quelques secondes et l’Histoire ne va retenir que les « pauvres héros qui ont bien dû souffrir » et oublier les méfaits de l’Amérique sur la situation iranienne. La seconde séquence ne vient que confirmer cette idée. Au gré d’un montage parallèle d’une incroyable densité et d’une folle virtuosité, Ben Affleck plaque entre eux, renvoie dos-à-dos, deux moments de manipulation. Si l’un tient de la boutade, l’autre est on-ne-peut-plus sérieux. Mais, rien n’est spontané, ce sont des procédés de mise en scène que l’on voit dans un unique but d’attirer le public lambda vers un point de vue. Imbriquées entre elles, ces images sont mises sur une ligne identique. La falsification commanditée par les puissants où qu’ils soient est alors partout et il est difficile pour nous, citoyens, de se rendre compte du vrai du faux, voir carrément du Bien et du Mal, tant le poids d’une représentation peut être représentatif d’une idéologie. Chacun tire de son côté mais tout le monde est dans le même sac et Argo dépasse, par la même occasion, un certain sens du manichéisme que l’on pourrait lui reprocher sur l’autel de la machinerie américaine classique et, pourquoi pas cliché, avec méchants iraniens et gentils occidentaux.

Cette dernière impression ne rendrait pas d’ailleurs justice aux trajectoires que Ben Affleck veut initier dans son film. La chose est entendue, et ce n’est une surprise pour personne, tout est bien qui finit bien dans cette histoire. Les otages libérés sont célébrés, la coopération américano-canadienne a fonctionné à plein régime et les héros de l’ombre ont le succès modeste. Bref, le drapeau américain peut être de sortie, personne ne pourra venir le contester. Pourtant, la manipulation et le triomphe aveuglant de sa réussite ne font pas tout. Il y a comme quelque chose qui cloche. Cette chose, c’est un plan, sans aucun doute le plus important du métrage de par sa puissance évocatrice et de par son placement dans le déroulement du métrage mais dont on se gardera bien de révéler la teneur. Juste avant le happy end et d’un pessimisme à couper au couteau, il permet de ne pas tomber dans l’angélisme américain qui reste ainsi purement de façade. Surtout, cette image prouve que le réalisateur n’oublie pas ses personnages. Alors qu’elle n’occupe qu’une place mineure dans le récit, cette protagoniste prend finalement une autre dimension. Le personnage devient en fait un symbole d’un peuple iranien n’attendant que d’être mieux traité dans une fiction hollywoodienne, grâce à la portée historique de la trajectoire. Ce qu’elle va vivre, c’est tout l’Iran qui va en faire les frais et ce sera terrible. Par elle, la foule s’humanise dans une optique de décalage avec la caractérisation des débuts. Les méchants ne le sont plus trop et provoquent même une empathie au regard de l’Histoire, le manichéisme s’envole et les accusations de racisme que l’on pouvait faire avec une certaine dose de mauvaise foi s’envolent. Et derrière le bonheur de certains, c’est le malheur des autres qui s’installe comme si tout cela est irrémédiablement lié. Comme les images, les personnages sont mis sur un pied d’égalité et le même grand écart peut se produire. La réalité est plus forte que la manipulation, tout du moins plus révoltante et plus énervante. Ce happy end, finalement, n’en est pas réellement un, peut-être pour certains personnages mais pas pour l’état du monde.

Argo se pose comme un film intéressant et humain, peut-être bien l’un des meilleurs métrages à voir cette année. Et malgré quelques petites faiblesses, il montre que Ben Affleck est en train de prendre du galon et de construire une filmographie consciente, cohérente et ascendante. Un auteur est né.

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